LA REHABILITATION DE LšETAT PAR LES GAUCHISTES
Lune des constantes dans les derniers mouvements sociaux en
France fut de se tourner vers lEtat comme solution aux problèmes
soulevés. Au-delà des limites que posent des revendications
qui sadressent à un Etat qui est lui-même au cur
du dispositif dénoncé (privatisations, flexibilité,
déréglementation, précarisation), ce qui nous intéresse
ici est la posture de la gauche autoproclamée radicale, parfois
influente dans ces mouvements. En effet, elle ne se contente plus de cautionner
un Etat-providence (pour qui ?) moribond, mais procède à
une véritable réhabilitation du rôle de ce dernier.
Quil sagisse des forces syndicales (SUD, CGT, AC) ou de ses
théoriciens (Bourdieu, Gorz, Moulier-Boutang,...), on assiste à
lémergence dune théorie de lEtat qui tente
de lui trouver un nouvel espace au sein du capitalisme triomphant. Deux
exemples avec le mouvement dans les services publics en novembre-décembre
1995 et celui des précairEs fin 1997 début 1998.
Bourdieu et lEtat
" Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent,
depuis trois semaines, contre la destruction dune civilisation,
associée à lexistence du service public, celle de
légalité républicaine des droits, droits à
léducation, à la santé, à la culture,
à la recherche, à lart, et, par dessus tout, au travail
" P. Bourdieu 1
Pour le nouveau pape de la théorie critique, lEtat nest
pas seulement le garant de droits sociaux quil énumère
volontiers, il est aussi associé au statut de civilisation ! En
intervenant du haut de sa chaire du Collège de France, rendant
visite ici ou là aux " travailleurs en lutte " quil
prend soin de sélectionner en fonction des retombées médiatiques,
Bourdieu vient ainsi énoncer les canons du néo-gauchisme.
Il sagit de défendre une vision de lEtat contre une
autre, une civilisation contre une autre. En somme, un bon Etat social
et républicain face à lEtat libéral et élitiste,
la civilisation du travail face à celle du chômage. Le gentil
monstre face au méchant, comme si lEtat ne jouait pas sur
les deux tableaux, les miettes du RMI avec le contrôle social, lidée
de services publics, mais intégrés à la logique du
marché, les subventions dans les cités accompagnées
de BAC armés jusquaux dents...
Les droits que Bourdieu met en avant, il feint doublier quils
furent acquis à force de luttes, conquis parfois face aux canons
et aux fusils de ce même Etat républicain quil défend
aujourdhui. Et lorsquils furent octroyés sans lutte,
cest quils correspondaient à une demande du patronat
(pour fixer la main duvre ou pour obtenir une meilleure productivité).
La réduction du temps de travail avec les 35 heures est un exemple
plus récent de lacceptation par le patronat de lois dites
" sociales " pour en fait les mettre au service de lentreprise,
donc des profits. Dans la même logique néo-gauchiste, Bourdieu
prône le maintien de ces droits non pas par une prolongation de
ces mêmes mouvements sociaux, mais dabord par une pression
sur les tenants du pouvoir.
Le rapport de force permanent ne serait plus à exercer contre le
Capital afin dabolir lEtat et le salariat 2.
Il sagirait désormais de se situer à lintérieur
du rapport capital/travail afin de le modifier par le biais du pouvoir
étatique. Cette confiance aveugle dans ce pouvoir, qui nie toute
autonomie et toute subjectivité propre au mouvement collectif des
exploités (travailleurs annualisés et flexibilisés,
intermittents du salariat ou précairEs en tous genres, avec ou
sans papiers), est un des fondements de la théorie réformiste
: il ne sagit pas dattaquer lennemi au cur, mais
plus vainement daméliorer la situation présente par
le biais dun médiateur universel et théoriquement
neutre (sinon est-ce encore un médiateur ?) : lEtat
3.
Bourdieu va plus loin encore puisque la défense de lEtat,
cet acquis essentiel des travailleurs, devient une priorité : "
dans létat actuel, les luttes critiques des intellectuels,
des syndicats, des associations, doivent se porter en priorité
contre le dépérissement de lEtat " 4.
Cette civilisation du travail (salarié bien sûr), cet Etat
protecteur des droits " universels ", horizon indépassable
des luttes contemporaines, ne sont pas à achever, mais bien à
contrôler et à défendre ! Car non seulement lEtat
est vu comme le médiateur indispensable, pas de démocratie
directe ou dantagonisme de classe, mais de plus il est présenté
comme le possible représentant des intérêts des travailleurs
ou autres précairEs.
Cest oublier un peu vite non seulement son rôle historique
tant dans le développement du capitalisme et sa pérennité
(Etat-providence) que dans la répression des mouvements sociaux.
Lexemple des spartakistes allemands écrasés en 1919
par un Etat dirigé par des sociaux-démocrates est à
cet égard significatif, tout comme son rôle actuel en Chine
pour imposer un capitalisme des plus sauvages. Et même un Bourdieu
pourrait se rendre compte de la fascisation de la société,
lEtat ayant pour fonction principale aujourdhui dassurer
la paix sociale après avoir favorisé lindustrialisation
puis aidé les entreprises nationales à se battre contre
la concurrence " étrangère " (même le parti
communiste y était allé de son couplet avec le magnifique
" roulons français " pour soutenir Renault).
De plus en plus de personnes échappant à lemprise
directe du Capital du fait dune mise au salariat restreinte dans
les pays riches, lEtat se charge à la fois de calmer cette
masse de précairEs par un système dallocations restrictives
(du fait du contrôle social qui va avec et du découpage des
droits sociaux en tranches selon le principe des populations-cibles) et
de les réprimer préventivement : vidéo-surveillance,
multiplication des polices parallèles (agents municipaux, vigiles,
grands frères, contrôleurs, travailleurs sociaux... souvent
composées danciens précairEs, des cités ou
dailleurs), fichages plus conséquents (interconnexion fichiers
sécu-impôts, informatisation du carnet de santé, fichage
des sans-papiers, création du STIC (fichier qui conserve sur 40
ans les procès-verbaux de police), carte didentité
Pasqua désormais gratuite qui enregistre les empreintes digitales)
et quadrillage permanent de la population à coup de simples patrouilles,
de BAC ou de militaires grâce à Vichy-pirate,...
Tel est le rôle de lEtat en Europe (quant aux Etats-Unis,
cest déjà un Etat carcéral) et croire quil
puisse être neutre et servir les dominés est assurément
un des mythes entretenu par le néo-gauchisme.
Le mouvement de novembre-décembre 1995
Dans cette logique bourdivine dun Etat arbitre des conflits et garant
des droits sociaux, les animateurs du mouvement social de novembre-décembre
1995 se sont trouvés face à lalternative suivante
: se constituer en sujet autonome pour revendiquer et construire par la
force du mouvement collectif de nouvelles utopies ou quémander
une nouvelle fois à lEtat des miettes du gâteau, le
menacer de ne plus travailler si les maigres droits liés à
ce travail (comme la retraite) étaient revus à la baisse.
Lintérêt danalyser ce mouvement, cest que
lorsque lEtat est lui-même lemployeur, les contradictions
dénoncées plus haut apparaissent plus clairement.
Les salariés en grève se battaient dabord pour que
Juppé, premier ministre, retire son plan de réforme de la
sécurité sociale qui prévoyait notamment laugmentation
de la durée des cotisations (soit le nombre dannuités
de travail pour une retraite pleine qui passerait de 37,5 à 40),
la suppression des régimes spéciaux et des mesures déconomies
au niveau des soins. A cela, sajoutait le plan Etat-SNCF qui préfigurait
une privatisation partielle de cette entreprise et une mobilisation dans
des Universités à la fois pour obtenir plus de moyens pour
former de bons esclaves salariés et sur des thèmes plus
généraux (comme les étudiants étrangers).
La plupart du temps, la justification politique des grévistes fut
celle exprimée par Bourdieu et les néo-gauchistes, celle
du " droit à.
" (suivant en cela le DAL, Droit
au Logement ou AC!, apparus quelques années avant). Or, enfermer
ses revendications en termes de droits (au travail, à la santé,
à léducation, à la retraite comme ceci ou cela,...),
cest sabriter sous la coupe de lEtat pour quil
consente à notifier aujourdhui sur un bout de papier ce quil
violera dès demain avec larrogance et le cynisme qui le caractérisent.
Les salariés manifestaient au rythme des syndicats (par grandes
journées daction) pour la notion de service public et contre
les privatisations la SNCF servant dexemple et aujourdhui
lEtat, quatre ans après, dirigé par une alliance,
qui comprend le parti communiste et les Verts, privatise totalement ou
partiellement à tour de bras : fonds de pension qui mettent à
mal les retraites défendues alors, Air France, EDF et les Caisses
dépargne (ouverts à la concurrence), France Telecom,
Crédit Lyonnais, Thomson... sans compter que dans les faits le
nombre de contrats de droit privé, de sous-traitance et de sous-statuts
se multiplient.
Le " droit à " nest en effet quune construction
théorique qui rentre dans le cadre dune reconnaissance dun
Etat qui accorderait ce à quoi chacunE à droit en échange
de devoirs fixés unilatéralement, de labdication permanente
de sa propre souveraineté : des droits individuels et sa liberté
jusquau contrôle de lentreprise par les salariés
et les usagers. Face à cette logique de droits quémandés
et garantis par lennemi et son instrument, ne peut-on pas à
linverse opposer celle de lappropriation directe et collective
des moyens de vivre (logements5, nourriture, fringues,
transport,...) et surtout de la production ?
Bien sûr, le mouvement social de 1995 sest dabord concentré
sur lEtat pour lui opposer une autre façon de voir (bien
vague comme la défense des services publics, lopposition
au " néo-libéralisme "), puisquil sagissait
de réagir à une nouvelle offensive du Capital via le plan
Juppé. Mais nest-ce pas dans laffirmation collective
dun rapport de force que les dominéEs sont le plus à
même de remettre en question le plus fondamentalement le monde dans
lequel ils vivent ? Si un mouvement social ou une grève part en
général de soi, cest-à-dire de revendications
immédiates et restreintes, cest pourtant la force du collectif
qui lui permet de dépasser ces points pour aboutir sinon à
repenser la société, au moins à radicaliser les revendications
pour leur donner une portée générale. En ce sens,
le " droit à " qui ne parvient pas à être
dépassé, les luttes défensives qui ne parviennent
pas à donner un sens supérieur à ce quelles
sont censées défendre retournent piteusement à leurs
limites initiales6.
La question des transports publics
Face à cette tentative de replâtrer un Etat-providence déliquescent
en le suppliant dêtre ce quil ne peut pas, ny
avait-il pas de place pour dautres horizons ?
Prenons la question du transport avec le poids des cheminots dans ce mouvement.
La revendication principale était la défense du service
public tel quil devrait être. Or le problème est que
se limiter demblée à penser le service public dans
le carcan étatique, cest sinterdire de fait de penser
la notion de service public. Car quen est-il dun moyen de
transport où largent sélectionne les individuEs qui
peuvent se déplacer, les trie en classes, où le temps devient
le critère principal de lorganisation du réseau ferroviaire
(le culte de la vitesse sexprime avec le TGV par exemple ou le TAV
en Italie) et de la liaison entre grandes agglomérations ?
Une idée est pourtant souvent avancée pour contrer cette
façon de voir, cest celle de la gratuité, qui remet
en cause la marchandisation du transport (mais ni son organisation, ni
son fonctionnement). A condition quelle soit totale et non
pas réservée aux seuls pauvres comme le réclament
plusieurs associations , la gratuité pourrait remettre en
cause de façon plus fondamentale la SNCF et surtout dépasser
la question du statut des cheminots. Cependant, tant que ce nest
pas lensemble de la fonction du rail et son organisation qui est
en cause, cette revendication nest pas à même de bouleverser
lordre capitaliste en la matière (une ville comme Compiègne
a déjà rendu gratuit son service de bus pour amener plus
de consommateurs en centre-ville).
Lautre point qui pourrait amener une rupture concerne lorganisation
même des transports collectifs. Il nest en effet jamais question
pour les salariés de se saisir de lentreprise dans laquelle
ils travaillent en interdisant de locaux les cadres et autres petits-chefs
pour la mettre en autogestion. Des expériences furent pourtant
tentées, sans remonter aux conseils ouvriers ou à lEspagne
de 1936-37, en France en 1944 à Renault par exemple. Ceci sexplique
dune part par le rôle des syndicats, co-gestionnaires de fait
des entreprises publiques, dautre part par des décennies
de défaites qui permettent de considérer le maintien des
acquis comme une victoire au détriment de limagination sur
dautres façons dagir (laction directe, le sabotage)
et de fonctionner dans lentreprise.
La notion de service public, mise en avant, est donc rarement interrogée
pour penser par exemple quun service public soit une entreprise
autogérée par les travailleurs et les usagers eux-mêmes
afin de lier production et usage de cette production. De même, la
gratuité, puisquil sagit théoriquement dun
" droit à " (celui de se déplacer librement),
est rarement sinon mise en application au moins avancée comme perspective.
En pratique, les travailleurs délèguent à des syndicats
(même si lassemblée générale sest
imposée comme mode dorganisation de la grève, sous
la pression de la base et pour casser lémergence de coordinations,
qui étaient le mode émergent de la fin des années
807 ) qui négocient avec une direction choisie par lEtat,
dans le cadre fixé par un Etat lui-même soumis aux lois du
marché.
Quil sagisse de la question du pouvoir dans lentreprise
ou de celle de lusage réel des biens et services produits
par lentreprise, le développement dun mouvement social
qui se cantonne au cadre étatique sans le dépasser
cautionné qui plus est par une kyrielle " dintellectuels
critiques " risque donc fort de déboucher sur limpasse
de celui de fin 1995 : faire abandonner ponctuellement à lEtat
des dispositifs sans remettre en cause structurellement ni son rôle
dans le processus décrié, ni son terrain (qui est celui
du Capital). En se posant dans une logique de revendications puis de négociations
avec lEtat, les travailleurs ne parviennent alors à obtenir
que ce quils posaient au départ comme limites maximales,
labandon de mesures certes néfastes mais décidées
dans un contexte sur lequel ils se refusaient dès lors à
avoir prise.
Ce processus est encore plus flagrant avec le mouvement des chômeurs
et précairEs de fin 1997-début 1998 car lEtat nétait
par définition ni lemployeur ni linterlocuteur évident
des acteurs de ce mouvement. Et pourtant, le " droit à "
sest exprimé largement. Mieux même, il a été
théorisé sous forme de revenu garanti par les néo-gauchistes.
Alors que les salariés du mouvement de 1995 pouvaient se conformer
au modèle en place celui qui cède sa place à
un libéralisme qui désormais peut se passer du contrôle
étatique de service public et navaient pas forcément
la force denvisager une autre voie qui préserverait le service
public en se passant de lEtat, les précairEs et chômeur-ses
en colère partaient de rien ou si peu. Face à lEtat
et aux organismes sociaux, face aux magasins pleins, ils pouvaient développer
leur mouvement sur leurs seules bases.
Et pourtant ce ne fut pas le cas. Si fin 1995, des Bourdieu et une liste
de pétitionnaires8 ont pu conforter les salariés (face à
larrogance de Juppé, il pouvait leur sembler important que
des " intellectuels " affirment dans les médias quils
nétaient ni archaïques ni privilégiés)
dans la défense dun service public étatique, fin 1997
les théoriciens néo-gauchistes ont eu un rôle plus
important avec le revenu garanti : ils ont remis lEtat dans le circuit,
là où il avait disparu.
Le mouvement des précairEs : réclamer des miettes
" Vous êtes le Premier Ministre dune Gauche plurielle,
et vous en êtes fier : vous nous lavez dit lorsque vous nous
avez reçus. Nous attendons que vous preniez les décisions
qui simposent "
H. Constancias (MNCP), F. Desanti (CGT), R. Dethyre (APEIS), C. Villiers
(AC !) le 20 janvier 1998
Contrairement au mouvement de novembre-décembre 1995, le mouvement
des précairEs se place rapidement dans une perspective offensive.
Même sil démarre timidement en réaction à
la diminution de lAllocation Formation Reclassement (AFR) de 40
% en septembre 1997, il prend de lampleur à la fin de lannée
autour de lidée fédératrice dune prime
de 3.000 francs pour Noël et laugmentation des minima sociaux
de 1.500 francs. La première partie étant portée
au départ par les comités privés demploi de
la CGT dans les Bouches-du-Rhône et le Nord, la seconde par les
syndicats de chômeurs. Une partie de la masse des précairEs
entame alors un mouvement doccupations (Assedic, ANPE, patronat,
locaux du PS et centres de décision officiels comme la Bourse du
commerce, le Crédit Lyonnais, les gestionnaires HLM,...) afin de
voir ses revendications satisfaites.
La différence essentielle de ce mouvement social avec le précédent
évoqué plus haut, cest quil ne soppose
pas à une série de mesures ponctuelles et quil pose
comme revendication principale son niveau de vie, un niveau quil
chiffre. Le bras de fer avec lEtat va donc dès lors porter
sur une querelle de chiffres avec un calendrier dérisoire (Noël
9) destiné à motiver les troupes.
Toutes les énergies se focalisent sur cet unique rapport de force
: combien de millions allons-nous arracher à lEtat et quand
?
Lenjeu est donc rapidement défini et les syndicats de chômeurs
auront beau jeu de décréter la fin du mouvement une fois
que les miettes auront été jugées suffisantes. La
forme est connue et expérimentée depuis longtemps par les
syndicats de travailleurs : un rapport de force pour engranger un peu
dargent puis cesser la grève, au besoin en y contraignant
les gens. Lorsque ceux-ci ne sont pas daccord comme ce fut assurément
le cas avec les précairEs, on invoque la répression policière
(réelle) et surtout on réoriente les revendications.
Suite au milliard lâché par le gouvernement Jospin début
janvier 1998, cest la loi sur la réduction du temps de travail
et celle sur lexclusion quils placent au centre des revendications.
Les choses rentrent alors dans lordre, cet hiver-là nayant
servi quà accepter laumône de Jospin et à
appuyer les lois que le PS faisait voter. Rarement, on aura quitté
le terrain de lEtat (des sous, des sous !), ses échéances
(des manifestations rythmées par les annonces gouvernementales)
et ses limites, décrites précédemment.
La perspective du revenu garanti
Et pourtant, un slogan qui nest nouveau que par son appropriation
par la majeure partie du mouvement, fut " un emploi cest un
droit, un revenu cest un dû ". La question du revenu
garanti est ainsi devenue non pas centrale mais comme le résultat
dun travail de longue haleine (voir le collectif Cash en 1987 10
ou Cargo dans les années 90) qui aboutit dans ce mouvement comme
possible dépassement de la prime de 3.000 francs et de laugmentation
des minima sociaux. Cependant, loin de constituer ce dépassement,
elle en constitue au contraire lextrême limite.
En effet, si elle a le mérite immédiat daller plus
loin que le versement ponctuel dune somme dargent précise,
elle reste embourbée sur le terrain étatique. Car qui garantirait
ce revenu réclamé ? LEtat bien sûr ! A travers
cette revendication, cest linstitutionnalisation de la misère
qui pointe ainsi son nez : on ne sintéresse pas aux conditions
du travail salarié pas plus quà ses fins, ni au travail
comme marchandise, ni au productivisme (et son corollaire, la consommation),
ni à largent comme médiateur des rapports sociaux
11, ni aux conditions de production de la richesse
à léchelle du pays (limpérialisme et
la surexploitation des travailleurs du Sud12 ).
Il sagit simplement de permettre à chacunE en France de disposer
dune plus grande somme dargent pour consommer.
Et ceci a un prix, très lourd, qui est le renforcement du poids
de lEtat sur chacunE, même si ce revenu est octroyé
sans contrepartie13. Cest aussi une façon
habile de le réhabiliter et lui redonnant un rôle de redistributeur
de richesses. Y. Moulier-Boutang, lun des théoriciens du
revenu garanti (sa proximité avec la mouvance autonome au début
des années 80 fait aujourdhui plus que sourire), ne sy
trompe pas en expliquant par exemple que " seul le revenu garanti
est un facteur de création demplois normaux " ou quil
sagirait d " un choc salutaire augmentant le revenu disponible
des ménages qui dépensent " 14
!
Il sinscrit ainsi délibérément dans loptique
réformiste du keynésianisme qui fait de lEtat un acteur
central de léconomie et qui partage la politique entre la
droite et la gauche. Dans son univers étriqué, il ny
a pas de classes antagonistes mais une droite et une gauche où
se retrouvent toutes les classes et qui saffrontent pour le contrôle
de lEtat afin dorienter un peu plus son action vers ceci ou
cela, sans jamais toucher au fond bien sûr.
Ses perspectives, dans le cadre de la gauche, sont dès lors claires
puisquil sagit de montrer quune bonne gauche doit se
saisir du revenu garanti pour assurer sa pérennité : "
si la gauche veut réussir à transformer le travail, à
redéfinir le législation du travail, à le répartir
autrement, à retrouver les chemins du développement, elle
devra en passer par là. Nous ne lui demandons pas de forger limpossible
de toutes pièces " 15. Et certes, si
la survie du PS est à ce prix, il sy pliera volontiers avec
laide de cet économiste repu. Limpossible pour Moulier-Boutang,
professeur à Sciences-Po, ce serait plutôt de mordre la main
du maître qui lui donne la pâtée...
Gorz travail et patrie
Un autre théoricien est ressorti des placards pour vendre sa
soupe garantie. Le journal Occupation paru en janvier 1998 pendant le
mouvement des chômeurs-ES et précairEs nous cite même
des extraits de son dernier livre. Il sagit dAndré
Gorz qui dès 1980 faisait ses Adieux au prolétariat (titre
de son bouquin dalors). Examinons donc dun peu plus près
les positions de ce nouveau converti du revenu garanti inconditionnel.
En 1995, Gorz expliquait ainsi son opposition à cette réformette
: " quelle que soit limportance du minimum garanti, il ne change
rien au fait que la société nattend rien de moi, donc
me dénie la réalité dindividu social en général.
Elle me verse une allocation sans rien demander, donc sans me conférer
de droit sur elle ".
Cet apôtre du travail salarié, non seulement confond société
et Etat (avec son couple mortifère droits/devoirs) mais en plus
fait rentrer précisément le salariat comme une des obligations
que nous avons à son égard : " droit au travail, devoir
de travailler et droit de citoyenneté sont inextricablement liés
" ou " laspect essentiel de lobligation de travail
en échange dun plein revenu garanti, cest que cette
obligation fonde le droit correspondant : en obligeant les individus à
produire par leur travail le revenu qui leur est garanti, la société
soblige à leur garantir la possibilité de travailler,
et leur donne le droit de lexiger "16.
Le salariat comme facteur de citoyenneté, soit comme porteur de
droits et de devoirs (celui de se faire exploiter bien entendu), voilà
une rhétorique vieille comme le capitalisme. Travaillez, vendez
votre force de travail et ensuite seulement vous pourrez parler, exiger,
vivre. Le salariat comme libération de lindividuE, il fallait
y (re)-penser !
Plus récemment, Gorz a remanié son fond de marmite pour
accepter lidée dun revenu garanti. Mais lessentiel
ne change pas puisquil nest pas question de supprimer le salariat
ou lEtat mais plutôt doffrir un revenu à chacunE
contre sa domestication. Il sagit en quelque sorte de les intégrer
en dehors des périodes de salariat, comme si le capitalisme excluait
qui que ce soit (au contraire, il assigne à tous un rôle
dans le système dexploitation). Gorz prône désormais
un revenu garanti suffisant et inconditionnel, une redistribution du temps
de travail et le fait de favoriser de nouveaux modes de coopération
et déchange, le tout sous létiquette de "
réformes révolutionnaires " ! Son argumentation est
limpide : " lallocation universelle et inconditionnelle dun
revenu de base cumulable avec le revenu dun travail, est ... le
meilleur levier pour redistribuer aussi largement que possible à
la fois le travail rémunéré et les activités
non rémunérées " 17.
De même, la redistribution du temps de travail nest pour lui
quune façon de calmer larmée de réserve
des chômeurs et précairEs puisque le salariat reste le référent
incontournable de sa pensée, malgré ses dénégations.
Il est en effet question damortir les périodes hors emploi
en permettant aux individuEs de continuer de consommer et donc de sépanouir,
le tout présenté comme une... liberté nouvelle. Grâce
à Gorz, on sera " en droit de travailler de façon intermittente
et de mener une vie multiactive dans laquelle travail professionnel et
activités non rémunérées se relaient et se
complètent "18.
La cerise sur le gâteau indigeste de ce travailliste new look, cest
quen plus daménager un revenu garanti comme complément
au salariat, il ramène lEtat pour lier lensemble. Car
sil nest pas question dabolir le salariat, largent
ou quoi que ce soit de vital pour le Capital, lEtat ne saurait être
en reste et le grand replâtrage de Gorz sachève par
lui. Tout son système de pensée unique (gauchiste) suppose
ainsi " que la société produise un surplus économique
accumulable, donc quil subsiste une monnaie équivalent universel,
des règles connues, acceptées et applicables à tous,
donc un droit, un appareil du droit, un organe de coordination et de péréquation,
bref ce quon appelle un Etat" 19.
Feinte-dissidence et Etat tout puissant
Avec Gorz comme avec Moulier-Boutang, les limites du revenu garanti apparaissent
de manière flagrante avec labsence de remise en cause des
bases du système capitaliste (travail-marchandise, argent, Etat).
Dautres encore pourraient tenter de théoriser cette revendication
mais le profond réformisme de cette mesure, qui peut tout juste
servir à un gouvernement pour rebondir en cas de mouvement social
trop puissant, ne peut en aucun cas servir de dépassement du système
qui assujettit aussi bien les salariés que les chômeurs-ES
et précairEs. Or, cest précisément la force
(et la crainte pour les dominants) dun mouvement social que dêtre
capable de subvertir lordre social. Présenter dès
lors le revenu garanti dans ce cadre relève au mieux de la naïveté,
au pire de la manipulation. Car faire croire quun ersatz de capitalisme,
un système réformé, pourra offrir plus de liberté
ou tout simplement des conditions dexistence " décentes
" cest soit se leurrer sur les possibilités dadaptation
et de récupération du Capital 20,
soit se servir des révoltes collectives pour les mettre directement
au service des dominants relookés monopole du cur.
La kyrielle dintellectuels, que Janover nomme la feinte-dissidence21,
sert alors dans ce jeu de dupes de caution à un capitalisme qui
a plus que jamais besoin de lEtat pour garantir son fonctionnement,
non plus en tant que producteur lui-même, mais en tant que garant
de la productivité, à savoir lasservissement total
via un contrôle social généralisé, avec un
recours permanent possible aux forces armées. Sadresser à
lEtat directement comme en novembre-décembre 1995 sans dépasser
ce cadre ou, plus subtilement, réclamer laumône en
avançant la perspective dun salaire social garanti comme
fin 1997-début 1998 revient ainsi à senfermer dans
la logique quon décrie à grands renforts médiatiques
sous le terme de "néo-libéralisme".
Face à ce replâtrage jamais achevé, il existe pourtant
dautres possibilités, à chaque fois évoquées
et quelques fois tentées, celles du rapport de force direct avec
le Capital : de lappropriation directe des moyens de production
(comme les quelques sabotages à EDF en novembre-décembre
1995 et le refus des coupures) à la réappropriation (pillages
plus ou moins organisés fin 97-début 98), en passant par
la gratuité. Mais il est vrai que ces formes daction présenteraient
linconvénient de la radicalité et de lautonomie
des acteurs du mouvement social, ce qui ne serait guère du goût
dun Etat dont on se passerait, ni celui des syndicats et des intellectuels
autoproclamés, dont la raison dêtre commune est précisément
de montrer la voie à suivre.
Théodore, le 31.3.98
1. Pierre Bourdieu, intervention à la gare de Lyon
en décembre 1995 in Contre-feux, éd. Liber, juillet 1998,
p. 30
2. Labolition du salariat figure en bonne place dans la Charte dAmiens
de la CGT (1906). Cette référence fut précisément
supprimée lors du 45e congrès de la CGT début décembre
1995...
3. " LEtat est une réalité ambiguë. On ne
peut pas se contenter de dire que cest un instrument au service
des dominants. Sans doute lEtat nest-il pas complètement
neutre, complètement indépendant des dominants, mais il
a une autonomie dautant plus grande quil est plus ancien,
quil est plus fort, quil a enregistré dans ses structures
des conquêtes sociales plus importantes, etc. ", Pierre Bourdieu
en octobre 1996 in Contre-feux, op. cit., p. 39. Le mythe de lautonomie
(relative) de lEtat est un de ceux qui permet ensuite de le penser
comme un possible instrument au service de la classe des exploitéEs
et donc de présenter sa conquête comme un objectif révolutionnaire.
4. ibid, p. 46-47
5. Lexemple de lassociation Droit au Logement (DAL) est significative
puisquil ne sagit pas pour elle de sapproprier directement
des logements mais doccuper des bâtiments pour obtenir ensuite
un relogement par lEtat, suivant un principe de listes gérées
par lassociation selon le modèle des organismes municipaux.
6. On peut lire loptique pessimiste sur le sujet : Remarques sur
la paralysie de décembre 1995 par lEncyclopédie des
nuisances.
7. De fait, même si des assemblées générales
sont organisées par la base, il en sort régulièrement
des têtes à même de diriger le mouvement. Deux néo-gauchistes
sont éclairants à ce sujet. Christophe Aguiton (membre du
bureau politique de la LCR, un des dirigeants de SUD, porte-parole dAC!
et secrétaire général dATTAC) et Daniel Bensaïd
(membre du bureau politique de la LCR et professeur à lUniversité)
écrivent ainsi que lavenir du mouvement social " ne
dépend pas de son seul travail sur lui-même. (...) Il dépend
aussi pour une part de la possibilité de voir surgir des interlocuteurs
politiques ". De même, le fond politique commun des luttes
des dernières années " permet de fixer un horizon à
moyen ou long terme, la formation dune nouvelle force politique,
dune nouvelle gauche, dune gauche alternative, dune
troisième gauche si lon veut, dans la gauche
et pour changer la gauche, pour traduire les bouleversements intervenus
(...) ". In Le retour de la question sociale, éd. Page deux,
Lausanne, septembre 1997, p. 44 & 48.
8. Les signataires de la pétition " Appel des intellectuels
en soutien aux grévistes " se situent demblée
dans le cadre étatique : " Nous nous reconnaissons pleinement
dans ce mouvement (...) qui est, en fait, une défense des acquis
les plus universels de la République. "
9. Un tract dAC ! du 25 décembre 1997 est significatif à
cet égard (Noël étant passé, on fixe le 1er
janvier comme nouvelle vaine échéance). Son en-tête
: " Il reste 6 jours pour imposer le versement des 3000 francs de
prime de fin dannée ". Son contenu misérabiliste
: " Lobjectif sur lequel convergent les mouvements de chômeurs
et de précaires est de faire quau moins un mois dans lannée,
le revenu des chômeurs et des précaires approche le montant
du Smic mensuel que nous voulons voir garanti à chacun ".
10. ... qui finit par signer un appel pour un revenu minimum garanti stipulant
que chaque bénéficiaire devrait sengager à
ne pas refuser plus de deux offres demploi sous peine den
être exclu. Signalons aussi que ce collectif avait néanmoins
portes ouvertes dans une certaine presse radicale. Courant alternatif,
journal de lOrganisation communiste libertaire (OCL), titre son
n°79 doctobre 1988 " Pour un revenu minimum garanti égal
au Smic " et publie un article de CASH n°10 (p. 15-17).
11. Le fait de distribuer ainsi de largent pour être productif
est par exemple développé par Toni Negri : " le salaire
garanti signifie la distribution dune grande partie du revenu, tout
en laissant aux sujets productifs la capacité de dépenser
ce revenu pour leur propre reproduction productive " in Exil, ed.
Mille et une Nuits, 1998, p33-34
12. Le revenu garanti pourrait ainsi consister à mieux répartir
largent dans le seul cadre national des pays riches, argent obtenu
à partir de richesses produites dans les tiers-mondes sur une base
de surexploitation. Voir Apache n° 12, printemps-été
1998, p. 16
13. " Comment ne pas voir que le travail comme droit
renvoie à lidée du travail obligatoire ; que toute
mesure de revenu garanti implique la police des assistés,
la régulation de la pauvreté par lEtat ? ", Charles
Reeve, " Revenu garanti, travail forcé et Vigipirate ",
Oiseau Tempête n°3, p29.
14. Yann Moulier-Boutang, " Pour un nouveau New Deal ", paru
dans le journal Occupation (janvier 1998, numéro unique) et dans
la revue Chimères sous le même titre (p83 & p84).
15. ibid p86
16. André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête du
sens, Galilée, 1995, p 255, 256 et 261
17. André Gorz, Misères du présent. Richesse du possible,
Galilée, 1997, p140-141
18. ibid, p154
19. ibid p176-177
20. Ce qui est, on lespère pour eux, le cas de deux défenseurs
du revenu garanti, qui le considèrent comme " un instrument
de lutte inscrit dans la perspective de court-moyen terme de la dynamique
ouverte par les grèves métropolitaines de lautomne
95 " ! Laurent Moineau et Carlo Vercellone croient en effet pouvoir
utiliser lEtat et à lexistence possible dalternatives
au sein du capitalisme qui préfigurent le communisme (!) : "
Lun des contenus stratégiques du revenu de citoyenneté
signifie justement le renversement de cette logique de subordination de
la production de valeurs dusage aux valeurs déchange.
Elle correspond donc à la réappropriation du Welfare (...),
cest-à-dire de tous ces mécanismes qui font des institutions
de lEtat-Providence les articulations de la constitution dun
mode de production alternatif au sein du capitalisme, des éléments
de la transition au communisme" . In Réduction du temps de
travail, revenu garanti. Vers la construction dun projet de société
alternatif, Futur Antérieur n°35-36, LHarmattan, automne
1996, avant dernier §.
21. Louis Janover, Voyage en feinte-dissidence, Paris-Méditerranée,
1998
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