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Les émeutes en Grèce [décembre 2008]


19 décembre 2008

Brève présentation des évènements récents à Athènes... ...vus par quelques participants prolétariens

Le coup de feu de la police le samedi 6 décembre a déclenché, dans toutes les cités grecques, les plus féroces émeutes depuis des décennies. Ce qui suit est une première – et incomplète – présentation des récentes émeutes à Athènes, qui sont toujours en cours, basée sur nos expériences propres et sur ce dont nous avons entendu parler. D’une côté, la férocité des émeutes et la détermination des émeutiers et des pillards, et de l’autre, la stratégie à venir de l’État prennent certainement plus de temps à être compris de façon adéquate, ce qui est quelque chose que nous ne sommes honnêtement pas en position de faire en ce moment, parce que nous participons à beaucoup d’actions locales, de manifs et d’assemblées.

Samedi 6 décembre
Vers 21h10, un garde spécial de la police a tué par balle un garçon de 15 ans, Alexis-Andreas Grigoropoulos, de sang-froid, dans une altercation ordinaire près de la place Exarchia. Tout de suite après, nombre de gens – la plupart des libertaires – se sont rassemblés dans la zone pour savoir ce qui se passait et exprimer leur colère contre la brutalité policière. Des centaines de policiers tentèrent de boucler la zone pour étouffer les réactions, sans résultat. Spontanément, les gens ont commencé à attaquer la police dans les rues près de la place, par tous les moyens possibles. En moins de deux heures, plus de 10 000 personnes avaient emprunté les rues avoisinantes pour parler des évènements et affronter la police. Quelques groupes anarchistes occupèrent le bâtiment historique de l’Ecole Polytechnique, qui se trouve à quelques pâtés de maison, et la Faculté d’économie, qui se trouve à un kilomètre du centre, afin de les utiliser comme centres de lutte. Les gauchistes firent la même chose à la Faculté de droit, à moins d’un kilomètre de l’endroit où le meurtre avait eu lieu. Dans ce quartier, les affrontements avec la police et les attaques contre les banques et les magasins durèrent jusqu’à 4h, pour ce dont nous avons été témoins. Les nouvelles concernant le meurtre se diffusèrent rapidement à beaucoup de gens, via les téléphones portables et Internet. En conséquence, environ 150 personnes, qui se trouvaient déjà sur la place Monastiraki, attaquèrent spontanément et pillèrent presque tous les magasins de la rue Ermou, la onzième rue la plus chicos du monde. Là, s’y joignirent nombre de passants venant des bars et boîtes alentour. Dans le centre d’Athènes, cette nuit-là, quelques personnes attaquèrent le commissariat près de l’Acrople, causant pas mal de dégâts. Il faut noter que les nouvelles concernant le meurtre du jeune garçon se diffusèrent immédiatement à beaucoup de villes (Thessalonique, Ioannina, Irakleio (Heraklion), Volos), où eurent aussi lieu plusieurs attaques contre des banques, des commissariats et des magasins.

Dimanche 7 décembre
Les occupants de la Faculté de droit appelèrent à une manifestation à 14h devant le Musée d’Archéologie qui est juste à côté du bâtiment historique de l’Ecole Polytechnique également occupé, dans l’avenue Patission. De nombreuses personnes se rassemblèrent et, vers 15h30, la manif commença, en direction du quartier général de la police athénienne. Nous savions d’ores et déjà que la police ne nous laisserait jamais approcher son quartier général, mais nous étions déterminés à parvenir aussi près que possible. Les destructions de banques et les jets de pierre contre les flics commencèrent immédiatement après que nous ayons quitté la place. Comme nous tournions à droite vers l’avenue Alexandre, en nous trouvant à la fin de la manif, nous avons réalisé que les participants étaient environ 4 000, de tous âges. Il y eut des attaques contre tous les magasins visibles, principalement des boutiques de voitures de luxe et des banques. Au début, la police se tint à bonne distance des émeutiers et ne se laissait pas prendre pour cible. Ensuite, comme ils se rapprochaient, les émeutiers les attaquèrent principalement avec des pierres. La police fit une première tentative pour casser la manif, avec du gaz lacrymogène, près de la place d’Argentine, mais sans succès. Dix minutes plus tard, à l’angle avec la rue Hippocrate, ils firent une seconde tentative plus féroce avec beaucoup de gaz lacrymo, qui finit par réussir : la manif se divisa en plusieurs parties et ses fractions principales se dirigèrent vers la droite à travers Neapoli. Les attaques contre les magasins et les banques continuaient, accompagnées aussi de destruction de voitures. Nombre de gens choisirent de continuer à marcher vers le quartier général de la police, par une rue parallèle mais, au bout d’un certain temps, il fut évident qu’il n’y avait pas moyen d’y accéder : une petite rue perpendiculaire à l’avenue Alexandre est l’endroit où a été prise la déjà fameuse photo du policier anti-émeute, tenant une arme. Nous avons décidé de reculer et de retourner à la place Exarchia pour voir quoi faire ensuite. Sur le retour, il y avait toujours des affrontements avec la police, mais moindres. Quelques personnes attaquèrent le commissariat 5 qui se trouve non loin, et la police répliqua avec des balles en caoutchouc. Plus tard dans la soirée, les affrontements avec la police recommencèrent – et dans une moindre mesure les attaques de magasins – autour de l’Ecole Polytechnique et de la Faculté d’économie, qui dureraient jusqu’à tard dans la nuit.

Lundi 8 décembre
Le matin, des jeunes de plusieurs lycées se rassemblèrent spontanément en face du quartier général de la police pour manifester. Nombre de jeunes des banlieues nord, est et ouest allèrent au centre-ville, pour un manif spontanée. Les jeunes des écoles du Pirée (un port au sud-ouest de la ville) attaquèrent le commissariat central en renversant les voitures de police. A 18h, les occupants de la Faculté de droit appelèrent à une manifestation à Propylaia, une place centrale d’Athènes. Notre estimation est que plus de 20 000 personnes, principalement des gens jeunes, participèrent à cette manif. Nombre d’entre eux, peutêtre plus de 1 500, marchaient « en dedans et en dehors » de la manif attaquant les banques et détruisant les magasins de luxe du centre-ville. Ils commencèrent à détruire ou piller les marchandises, presque dès le début de la manif. Les jeunes détruisirent des banques place Omonia et attaquèrent plus de la moitié des magasins des avenues Stadiou et Filellinon. Il y eut aussi beaucoup de pillages dans les magasins des premiers pâtés de maisons de l’avenue du Pyrée. Les gens marchaient doucement et personne n’a vraiment essayé d’arrêter ni les attaques, ni le pillage. Certains s’arrêtèrent même et acclamèrent les jeunes en train d’attaquer. Au même moment, des jeunes attaquaient aussi les flics, les banques et les magasins, à différents endroits de la ville, tout le long de l’avenue Syggrou, une rue menant au sud d’Athènes. Jusqu’à présent le montant réel des dommages causés à la propriété privée cette nuit-là n’a pas été estimé. Les médias disent que cela se monte à 10 millions d’euros, ce qui est peut-être vrai puisque des dizaines de magasins furent attaqués, pillés ou brulés, principalement par des « jeunes incontrôlables », grecs et immigrants. Bien qu’on puisse dire que les jeunes Grecs (étudiants et travailleurs précaires) aient pris l’initiative et que les immigrants aient suivi, nous devons admettre qu’il était très difficile de les distinguer dans les rues. En ce qui concerne les immigrants, les Albanais de deuxième génération participèrent principalement aux attaques contre les flics et les bâtiments, et les immigrants d’autres origines – principalement Afghans et Africains – s’en tinrent aux pillages. Les émeutes et pillages couvrirent approximativement la moitié du centre-ville. Bien que la police ait procédé à de nombreuses arrestations ce soir-là, il serait faux de dire qu’elle pouvait même penser à contrôler la situation, parce qu’il y avait tellement de gens dans les rues, agissant en petits groupes de dix ou vingt personnes.

Mardi 9 décembre
Les enseignants de l’enseignement primaire et secondaire firent grève ce jour-là contre la brutalité policière. A midi, la manifestation commença la place Propylaia et se dirigea vers le Parlement, mais il n’y avait pas plus de 3 000 participants. Après la fin de la manif, et en dépit du fait qu’ils étaient peu nombreux, 150 jeunes lancèrent des cocktails Molotov, des pierres et autres objets sur la police antiémeute. Le soi-disant parti communiste (KKE), effrayé par la perspective d’une émeute généralisée, exhiba une fois encore sa nature contre-révolutionnaire, réactionnaire. Ils qualifièrent les émeutiers et pillards d’agents secrets d’ « obscures forces étrangères » et appelèrent le « mouvement populaire », un sujet imaginaire, dont ils étaient prétendument les représentants légitimes, à rester à distance du combat. L’histoire se répète : ce parti, durant les 35 dernières années, a psalmodié le même mantra, dangereux et monotone, à propos des « provocateurs » ; en 1973 ils avaient fait la même chose contre les étudiants et les ouvriers qui avaient occupé l’Ecole Polytechnique ; une émeute qui avait menée au renversement de la dictature. Une fois encore, ils essaient de sauver l’Etat et de restaurer l’ordre public. A 15h, l’enterrement du garçon décédé se déroule au cimetière de Palario Faliro, une banlieue du sud d’Athènes. Plus de 5 000 personnes se rassemblent pour rendre un dernier hommage à Alex et hurler une fois de plus contre les assassins de la police. Durant les obsèques, environ 200 jeunes prirent part à des attaques contre la police anti-émeute, qui se trouvait tout près. Cet affrontement dura plus d’une heure, pendant laquelle quelques magasins et banques furent attaqués ; des pierres furent aussi lancées contre une voiture de police. Au bout d’une heure, les jeunes se dirigèrent vers le commissariat de Palaio Faliro mais furent arrêtés non loin de là. Durant cette émeute, trois motards de la police tirèrent plus de dix fois en l’air pour « effrayer « les émeutiers. Pendant la nuit, des fascistes firent leur apparition dans les rues autour de l’Ecole Polytechnique et de la Faculté d’économie où de féroces affrontements avec la police eurent lieu. Sur la place Victoria, des immigrants attaquèrent la police et tentèrent de piller trois magasins, mais des civils et des « citoyens » arrêtèrent brutalement l’un d’entre eux. Plus généralement ce fut le jour où l’Etat mit en avant officieusement le soi-disant « automatisme social » et encouragea la collaboration entre propriétaires de magasins, fascistes, « citoyens » et la police, contre les émeutiers.

Mercredi 10 décembre
C’était un jour de grève générale dont le mot d’ordre avait été déterminé un mois auparavant : il était principalement « contre le budget 2009 de l’Etat ». Du fait des émeutes en cours, les leaders syndicaux condamnèrent la brutalité policière, tout en séparant en même temps les « émeutiers » des « manifestants responsables, tranquilles ». Plus de 7 000 personnes rejoignirent le rassemblement sur la place Syntagma. Quelques manifestants lancèrent des cocktails Molotov sur la police, pendant une grève générale qui paralysait la Grèce et mettait la pression sur un gouvernement sénile. Il y eut quelques petites émeutes sur l’avenue Panepistimiou. Après la manif, de nombreuses personnes rejoignirent les assemblées à l’Ecole Polytechnique et à la Faculté de droit pour discuter de ce qui allait être fait dans les jours à venir. Plus tard, il y eut une grande assemblée du milieu libertaire à la Faculté d’économie. Plus tôt dans la matinée, les lycéens attaquèrent le commissariat local dans la banlieue de Kaisariani. Durant la nuit, il y eut des affrontements avec la police sur l’avenue Tritis Septemvriou, au centre d’Athènes. Les émeutes se sont étendues à quelques 42 préfectures de Grèce, même dans des villes où il n’y avait jamais eu de manifs avant. Le schéma est le même : des étudiants, principalement, et des jeunes attaquent des commissariats, des banques, des magasins et des bâtiments d’Etat. Ils se rassemblent spontanément, après avoir communiqué entre eux par téléphones portables. Les anarchistes et les « politisés » représentent juste une petite fraction des émeutiers, et dans bien des cas ils sont pris au dépourvu par la férocité, la diffusion et la durée des émeutes. C’est principalement à Athènes et à Héraklion (Crête) qu’une grande partie des émeutiers sont des immigrants et, de la sorte, cette émeute peut être nommée à juste titre, multinationale, la première de ce genre en Grèce. Contre cette situation totalement nouvelle, les médias ont tenté de changer leur propagande et parlent de « manifestants grecs » et « pillards étrangers », dans une tentative de raviver le racisme. Jusqu’à aujourd’hui, la moitié des gens arrêtés à Athènes sont des immigrants et le principal chef d’accusation retenu contre eux est le pillage. L’immense majorité de ceux qui ont été arrêtés dans le pays sont des jeunes.

Jeudi 11 décembre.
Le jeudi, les lycéens désertèrent leurs écoles et rassemblèrent devant les commissariats partout dans Athènes. Certains furent attaqués avec des containers et des pierres, et la police lança des gaz lacrymo en retour, et dans certains cas… des pierres. En tout 35 commissariats furent bloqués à Athènes, et à certains endroits d’autres gens participèrent tout autant, principalement des parents. L’entrée de la prison de Koryllos fut aussi attaquée par les étudiants. Les médias disent que 4 500 cartouches de gaz furent utilisées par la police durant ces cinq jours. Ils sont à court de lacrymo et pensent en importer d’Israël ! Le matin, un groupe de libertaires occupa l’hôtel de ville d’une banlieue du sud d’Athènes. De nombreuses personnes du quartier participèrent à l’assemblée du soir, et les travailleurs municipaux qui soutenaient l’occupation firent un communiqué qu’on trouvera en annexe. L’hôtel de ville a été utilisé depuis lors comme un point de rassemblement et un centre de contre-information. Des assemblées eurent lieu dans beaucoup d’universités et les occupations se répandirent.
Des militants de l’organisation étudiante du Parti communiste (PKS) tentèrent de bloquer les assemblées afin d’empêcher les occupations (Université du Panthéon, Ecole de philosophie de l’Université d’Athènes). Leurs tentatives échouèrent alors que les occupations se développaient dans Athènes et la Grèce. Il y eut une grande manif tôt dans la soirée (peut-être 5 000), au centre d’Athènes, appelée par une assemblée de syndicalistes principalement gauchistes qui se réunissaient à la Faculté de droit occupée. A la fin de la manif, les affrontements avec la police commencèrent dans le centre-ville et autour de la Faculté de droit occupée et durèrent quelques heures. A Komotini, une ville du nord-est, près de la Turquie, une manif d’étudiants fut attaquée et pourchassée dans l’université par de nombreux fascistes et loubards d’extrême-droite qui infestent la région pour protéger… la sécurité nationale. Il y a un sentiment général d’hostilité envers les flics et un ras-le-bol d’ensemble. La brutalité policière dans un Etat de plus en plus policier depuis les Jeux Olympiques de 2004, de très mauvais salaires et conditions de travail, des lycéens surmenés et sous pression, le mécontentement étudiant d’une vie de plus en plus caractérisée par l’insécurité et la peur, la corruption du gouvernement et des officiels de l’église, la surexploitation des immigrants et une société déchirée par des division de classes qui se creusent : un mélange explosif dont le meurtre du garçon était juste la mèche. La publication d’extraits de la déposition du flic qui avait assassiné le garçon souleva une indignation générale. Il « accusa » le lycéen d’avoir « un comportement déviant » parce qu’il « avait été renvoyé de l’école privée où il allait » (ce qui est un mensonge, soit dit en passant). Son avocat, une célébrité télévisuelle, fit une déclaration encore plus provocante : « c’est seulement à la justice grecque de décider si le jeune garçon a été tué justement ou non ». Le rapport balistique était attendu ce jour. « Des fuites » dans les médias, les jours précédents, suggéraient que le rapport dirait qu’Alexandros avait été tué par ricochet et non par un tir direct (ce qui va à l’encontre des affirmations de chacun des témoins oculaires). Toutefois, de telles provocations trouvèrent au moins leur réponse dans les rues. Entre autres choses, de nouveaux slogans imaginatifs furent inventés chaque jour : « nous n’avons pas lancé de pierres ; elles ont ricoché », « la bonne chose est que l’avocat soit tué par ricochets ».

Vendredi 12 décembre
700 lycées et 100 universités sont occupés et on s’attend à ce que ce nombre grimpe. Une grande manif étudiante fut organisée à Athènes (10 000 ou plus). Les étudiants et d’autres manifestants attaquèrent la police et quelques banques furent démolies. Pendant la manif, 200 anarchistes saccagèrent le bureau de l’avocat. Les flics anti-émeute arrêtèrent plusieurs étudiants (certains d’entre eux ont 13-14 ans).

Samedi 13 décembre
Un sit-in fut organisé place Syntagma à midi, par le comité de coordination des occupations d’université et les groupes politiques. Plus de 1 000 personnes, de tous âges, y participèrent : étudiants, lycéens aussi bien que travailleurs. Le sit-in devait durer jusqu’au bout de la nuit. Après minuit, la police attaqua le manif pacifique avec des lacrymos et dispersa la foule qui s’était assemblée. Des rassemblements et des manifs furent aussi organisés dans les banlieues autour d’Athènes : Nea Smirni, Peristeri, Zografou. Dans la soirée, le ministère de l’environnement et des travaux publics, rue Patission, fut attaqué par une foule de 200 personnes. À 21h, environ un millier de personnes se rassemblèrent à Exarchia pour protester contre le meurtre d’Alexis-Andreas Grigoropoulos, près de l’endroit où il avait été assassiné. Certains attaquèrent le commissariat local pendant que d’autres affrontaient la police anti-émeute. Une manif se dirigea vers Monastiraki et Gazi, des quartiers où beaucoup de gens vont en boîte le samedi soir. La manif fut attaquée par la police, et quelques-uns parvinrent à continuer. Les conflits continuaient à Exarchia, mais les attaques de la police forçaient les gens à se disperser dans différentes directions. Une grande partie de la foule fut repoussée aux environs de l’Ecole Polytechnique. Les émeutes continuèrent dans les rues autour de l’Ecole Polytechnique pendant la nuit. Les gens qui avaient réussi à poursuivre la manif traversèrent Monastiraki, Thisseio, Gazi et essayèrent alors de revenir dans le centre en passant par la rue du Pirée. Les manifestants attaquèrent quelques banques et caméras de surveillance. La police attaqua de nouveau la manif vers la place Omonia, et il y eut alors près de 50 arrestations. Les gens arrêtés furent relâchés sans poursuites. Pendant la journée, pas mal de banques furent attaquées partout dans Athènes.



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