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Charles Reeve
VOIX DISSONANTES D'AMÉRIQUE
" Dans l'âme des gens, les raisins de la colère se
gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines.
"
John Steinbeck, Les Raisins de la colère, (trad.
M. Duhamel et M.E. Coindreau, Gallimard, 1947)
1. Baltimore, 2O avril 1997.
Baltimore, grand port de la côte est, est déjà le
Sud des États-Unis. Ici on ne court guère. À quatre
heures de train de New York, la nonchalance des badauds est plutôt
reposante. Coincé entre les bretelles d'autoroute qui le séparent
des immenses ghettos, le vieux centre est provincial et peu animé.
À Baltimore, 70 % de la population est noire. Après les
grandes émeutes des années soixante, le béton a servi
de ceinture de sécurité. Bâti au milieu de cet enchevêtrement
de voies rapides, un des plus grands pénitenciers de l'État
fédéral est le rappel gris et froid de l'étendue
de l'univers carcéral nord-américain. Ville d'un million
de habitants, Baltimore a toutes les caractéristiques d'une ville
américaine de cette fin de siècle : déclin industriel,
précarité de la force de travail, salaires en baisse, exclusion
et appauvrissement de la grande majorité de la population noire.
Les rapports officiels parlent de 50 000 toxicos et de 18 000 arrestations
par an pour cause de drogue. Baltimore a aussi un des taux les plus élevés
du pays pour ce qui est des mères adolescentes.
Avec des potes blacks, Curtis avait lancé, il y a quelques années,
une feuille de rue radicale, Street Voice , qui parle des difficultés
de vivre, de la drogue, des sans-abris, du sida, des jeunes mères,
de la prison et autres galères autrement dit, de l'univers
d'une Amérique oubliée des statistiques de la reprise économique
et de la relance de l'emploi. Curtis, qui a la tranquillité sudiste,
a tout son temps et beaucoup d'énergie. Éternel enragé,
il s'est mis à publier une deuxième feuille radicale, Collective
Action Notes , qui parle des luttes partout dans le monde, discute de
l'émancipation sociale. Comment alors s'étonner que Curtis
connaisse la moitié des habitants de la ville ? La moitié
respectable, s'entend. Pas celle des flics, des matons, des beaufs, de
vigiles, des patrons de bar et des cadres financiers. Dans la rue, nous
croisons de vieilles connaissances. Sean, sort de prison et il explique
à Curtis qu'il flâne, histoire de faire quelques repérages
dans le quartier. Passionné de décoration, il semble s'intéresser
particulièrement aux belles demeures bourgeoises de style sudiste.
Ed, vieux comparse de l'équipe de Street Voice, vient juste de
trouver un petit job d'accueil dans un centre social. C'est précaire
comme tout job moderne, mais Ed s'est déjà offert un beau
blouson Timberland et un super téléphone portable. Curtis
me rassure : pas d'inquiétude à se faire, il s'agit d'une
simple action spontanée d'" expropriation " sur une voiture
de riche. Le portable durera le temps de l'abonnement. Par Collective
Action Notes, Ed a eu vent de la lutte des " sans-papiers "
à Paris. " Où en sont-ils ? Ici, le jour où
on se retrouvera dans la rue à quelques milliers, ils prendront
peur ", dit-il avec un sourire lumineux. " Pour le moment, ce
n'est pas possible, on est trop écrasé par la misère.
Chacun doit se débrouiller, mais ce n'est pas fini ! ", ajoute-t-il.
On l'appelle : " Excusez-moi. Justement, j'ai une bricole à
régler ". Le voilà parti.
Nous trouvons un bar où nous pouvons enfin nous asseoir autour
d'une bière. Curtis commande son burger de midi. Il a des révélations
à nous faire.
Q. Dans une revue " alternative ", un jeune proteste contre
la revendication de dépénalisation des drogues douces. Livreur
dherbe à domicile, il fait valoir que la légalisation
le mettrait au chômage, alors qu'il gagne actuellement environ 100
dollars par jour, ce qui est pas mal du tout... surtout si lon compare
avec le salaire minimum fédéral qui est de 5,5 $ de l'heure.
Quelle place occupe l'économie de la drogue dans les quartiers
populaires et dans la vie de la communauté noire en particulier
? Comment les gens perçoivent cette activité ?
C. Les propos de ce jeune-homme sont intéressants dans la mesure
où il est question, une fois de plus, de légalisation. Aujourd'hui,
aux États-Unis, on aborde souvent ainsi la question de la drogue
: interdiction contre légalisation. Les deux camps considèrent
la drogue comme un problème marginal : quelque chose de dérangeant,
un problème qui existe mais qui ne fait pas partie la vie sociale.
Pour moi, il y a une façon plus réaliste de voir les choses.
De nos jours, l'économie de la drogue est devenue tout simplement
un secteur de l'économie. Dans les quartiers pauvres des grandes
villes, elle est même devenue l'économie prédominante.
Une anedocte à ce propos. Quand nous avons lancé le projet
de Street Voice , nous étions à la recherche d'un local.
Nous avons commencé par chercher dans les quartiers populaires
de Baltimore, car nous pensions que les prix y étaient plus bas.
Impossible de trouver, tout était pris... Il y avait un vrai boom
dans lactivité commerciale, alors que, vu de lextérieur,
rien ne le laissait penser. Finalement nous avons trouvé un local
situé dans un immeuble de bureaux, plutôt chic, du vieux
centre-ville. Les loyers y étaient abordables puisque il n'y a
plus d'activité du tout dans ce quartier. Un petit signe qui donne
la mesure des retombées de l'économie de la drogue dans
les quartiers pauvres des villes américaines.
Lorsquil sagit de drogue, les habitants des quartiers pauvres
tiennent un double discours. Surtout si cest quelqu'un venu de l'extérieur
qui leur demande ce qu'ils pensent du commerce de la drogue. On vous répondra
volontiers qu'on est contre, bien sûr, qu'on n'aime pas la violence
qui y est liée, que la drogue est une plaie, qu'il faut éloigner
ce trafic des quartiers, etc. Mais derrière ce discours fait de
lieux communs, il y a une autre réalité. Aujourdhui,
les drogues sont une source de revenu indispensable pour de plus en plus
de gens. Prenons l'exemple d'une femme, soutien de famille, qui n'a pour
vivre que le salaire minimum ou moins encore. Si un de ses fils rentre
régulièrement à la maison avec des billets plein
les poches, s'il lui apporte quelques centaines de dollars de plus par
mois, elle va évidemment l'accepter, même si elle n'a pas
de doute sur l'origine de cet argent. Aujourd'hui, les retombées
du commerce de la drogue font vivre les quartiers et font partie du revenu
de presque toutes les familles. Autre exemple : les appartements des grands-mères
sont souvent utilisés comme planques. Cela avec leur consentement,
car ces endroits risquent moins dêtre perquisitionnés
par la police. Le commerce de la drogue est une source de revenu supplémentaire
pour beaucoup de gens qui sont à la limite de la survie.
Aujourd'hui, on nous fait tout un baratin sur léconomie américaine
qui produirait des emplois. " Qu'importe s'ils sont très mal
rémunérés, cest toujours du boulot ! "
En fait, les habitants des quartiers pauvres ne sont pas concernés
par cette soi-disant reprise. D'une part, pour des raisons strictement
géographiques, car les ghettos sont séparés des lointaines
banlieues où se créent la plupart de ces jobs. Aux États-Unis,
les transports publics sont réduits au minimum, il faut se déplacer
en voiture et dans les ghettos très peu de monde a une voiture.
De plus, pour envisager de postuler à ces boulots, il faut avoir
un casier judiciaire vierge. Même s'il sagit demplois
non-qualifiés... Or on sait que 70 % des jeunes hommes (moins de
35 ans) vivant dans les ghettos ont eu, ou ont, des problèmes avec
la police. Pour toutes ces raisons et bien d'autres encore, peu d'employeurs
voudront embaucher celui qui vient de ces quartiers. Même sils
navaient pas dautre choix, ils ne le feraient pas, tellement
les clichés sécuritaires sont ancrés dans la tête
des employeurs : ce sont des mauvais travailleurs, des fainéants,
des voleurs, etc. Compte tenu du déclin industriel des villes,
il ne reste à cette jeunesse que les activités liées
au commerce de la drogue. C'est un phénomène global ! Rien
à voir avec une activité marginale. Dans ces quartiers des
grandes villes, c'est tout simplement devenu une façon de vivre
!
Q. Pourquoi le commerce de détail de la drogue est-il essentiellement
contrôlé par des jeunes ?
C. : Plusieurs raisons l'expliquent. À la fin des années
60 et au début des années 70, la police a démantelé
les anciens réseaux de distribution qui étaient sous le
contrôle de trafiquants plus âgés. Ces derniers menaient
leurs activités illégales dune façon classique
; il y avait une routine, un fonctionnement commercial régulier.
Résultat de la fameuse guerre contre la drogue : ces réseaux
ont été détruits et ces gens ont fini en prison.
Bien entendu, cela a laissé un vide, qui a été comblé
par les jeunes. Ceux qui ont aujourd'hui entre 16 et 25 ans ont pris le
contrôle de la petite distribution. Pour quelqu'un dont la seule
perspective de revenu est un boulot au salaire minimum, cela s'avère
une activité très lucrative. Même pour ceux qui jouent
un rôle subalterne : mettre en contact l'acheteur potentiel avec
le vendeur, donner lalerte à larrivée de la
police. Tous peuvent gagner quelques centaines de dollars par semaine.
Avec énormément de risques, certes, mais peu d'effort. Pour
les jeunes dealers, ou ceux qui sont plus haut dans la hiérarchie
du commerce, le revenu peut facilement atteindre plusieurs centaines,
voire un millier de dollars par jour. Des gangs de jeunes sont ainsi devenus
prospères, et dépensent leurs gains dans une consommation
exubérante : bijoux, voitures, etc. Ce sont eux qui vivent le mieux
dans les ghettos.
Une étude, réalisée dans la ville de Washington a
montré que plus de la moitié des ados de ces quartiers étaient,
d'une façon ou une autre, liés au commerce de la drogue.
Bon nombre d'entre eux avaient des petits boulots à temps partiel
et la drogue leur apportait le complément nécessaire. L'étude
montrait aussi que les jeunes qui ont réussi à trouver un
travail mieux payé, disons à 10 $ de l'heure, ont abandonné
le commerce de la drogue. Car le commerce de la drogue est très
risqué : le taux d'accidents du travail est de l'ordre de 80 %,
tellement le niveau de violence est élevé. Mais c'est un
risque qui paye.
Je connais un jeune que travaille à temps partiel comme garçon
de restaurant. Un jour, je le croise, il portait des lunettes de soleil
haut de gamme, d'une marque chic, monture en or et tout le tralala. Il
y en avait pour plus de 500 dollars. Il était clair que ce n'était
pas en nettoyant les tables qu'il avait pu se payer ça.
Comme je l'ai dit, une partie des revenus est reversée aux générations
plus âgées. Je connais des femmes qui travaillent au salaire
minimum et dont les enfants apportent le complément de revenu qui
empêche la famille de sombrer dans la pauvreté absolue. Personne
ne le dit ouvertement mais tout le monde le sait. Aujourdhui, l'économie
de la drogue est devenue, indéniablement, le principal moyen de
survie des ghettos des grandes villes. Cela étant, compte tenu
du niveau de violence de ce travail, on peut, d'un moment à l'autre,
rester sur le carreau. C'est une activité très risquée.
Peu réussissent à durer longtemps. Quelques-uns réussissent
à quitter à temps. Nombreux sont ceux qui finissent en prison,
souvent pour de longs périodes. D'autres sont assassinés,
d'autres encore gravement estropiés. Si on compare avec un boulot
normal, dans le commerce de la drogue, on ne fait pas de vieux os.
Les consommateurs, par contre, sont moins jeunes. Encore un domaine où
la désinformation médiatique joue à fond. On nous
parle des jeunes drogués qui causeraient toute cette violence.
Or, les études montrent que, de nos jours, la jeune génération
est beaucoup moins impliquée dans la consommation des drogues que
dans sa vente, qu'il y a une distinction très nette entre vente
et consommation. La plupart de ceux qui font ce boulot, alors même
qu'ils ont le choix, consomment surtout de la marijuana ou de la bière.
Très peu sont dépendants de drogues dures. Le crack, par
exemple, est consommé par des gens plus âgés, au-delà
de vingt-cinq ans. Les jeunes créent leur réseau de vente
à partir de leur propre famille, les voisins plus âgés,
les connaissances proches. Toutefois, la demande de la communauté
pauvre ne suffit pas à maintenir l'économie de la drogue.
La cocaïne, par exemple, est consommée en grande quantité,
on le sait, essentiellement par les classes moyennes blanches. L'image
du drogué du coin de la rue dans le ghetto est la plus facile à
propager parce quelle est visible. Mais c'est la consommation des
classes moyennes des quartiers aisés qui soutient vraiment la demande.
À ce propos, je voudrais parler du développement du système
de livraison à domicile, les runners. (coursiers) Tu habites dans
une banlieue éloignée, bien propre, où dans un quartier
chic de la grande ville et tu veux de la coke sans avoir à aller
traîner dans le ghetto. Alors seul (ou avec avec vos amis) tu passes
un contrat avec un " coursier " qui trouve la marchandise et
te la livre. Ce sont les " nouveaux boulots " créés
par cette activité !
Q. Y a-t-il un rapport entre la musique rap et cette activité
commerciale ?
C. La musique rap est un reflet de la réalité que vit la
jeunesse des ghettos. Inévitablement, elle véhicule les
valeurs de cette nouvelle mentalité dentrepreneur. On trouve
dans le rap américain une dénonciation appuyée de
la répression policière. C'est normal, dans la mesure aussi
où l'action de la police constitue une menace immédiate
pour cette activité commerciale illégale. Cependant, je
trouve quen général on exagère le contenu politique
du rap. Je vais être cynique. Imaginons Al Cappone, dans les années
30, devenu rapeur. Il gueulerait certainement contre la brutalité
de la police. Mais rien de tout cela ne traduit une prise de conscience
sociale. Car, finalement, certains de ces jeunes s'en " sortent "
à leur façon. Ils " réussissent ", selon
les critères dominants de la société américaine
: ils ont de l'argent, les signes extérieurs de la richesse, les
biens qui la symbolisent voitures, bijoux ils plaisent aux
femmes.
Tout le monde connaît Public Enemy, un des groupes de rap considéré
comme très politique. Lorsque la réforme de lEtat
providence a été annoncée, Bill Stephney, un des
fondateurs du groupe, a écrit un article, paru dans plusieurs journaux
nationaux, dans lequel il soutenait le démantèlement des
aides sociales. Il y allait carrément. Même les républicains
nauraient pas oser aller si loin. Ce type expliquait qu'il y avait
une différence entre " peuple noir " et " nègres
" : les premiers travaillent honnêtement alors que les derniers
sont des fainéants qui attendent le chèque de l'aide sociale.
Il ressortait tout les clichés réactionnaires : " On
peut s'en sortir avec de la volonté " et " chacun pour
soi ", etc. Est-ce contradictoire avec les paroles de Public Enemy
contre la brutalité de la police ? Je ne crois pas ! On retrouve
cet état d'esprit dans beaucoup de textes rap, qui font l'éloge
de l'entrepreneur capitaliste à l'intérieur de la communauté.
En mai 1997, ce mec est revenu à la charge. Invité d'honneur
dans une conférence de bourgeois noirs réactionnaires, il
s'est dit révolté par ce qui arrivait à la "
famille noire " et réclamait le retour aux valeurs morales,
en particulier à l'institution du mariage. D'après lui,
la faute revenait à lÉtat providence qui avait remplacé
le père par le chèque de l'aide sociale. Ces propos réactionnaires
ne sont pas un cas isolé. Easy-E, membre du groupe NWa, rendu fameux
par la chanson " Fuck the Police ", était même
entré (il est mort depuis) publiquement au Parti républicain.
Le discours de l'ordre moral est de plus en plus présent dans de
nombreux groupes et dans les pages des revues spécialisées.
Cela prend souvent la forme d'un retour au spirituel, à la religion.
Il serait faux de prétendre que le rap, dans son ensemble, est
une musique conservatrice ; la réalité est plus complexe.
Mais il serait également faux dy voir un courant musical
radical, en passant sous silence ces aspects. Je pense en particulier
aux trotskistes qui avaient publié, il y a quelques années,
une brochure sur " Les racines révolutionnaires du rap ".
Aujourdhui, aux États-Unis, le rap grand public est avant
tout le reflet de cette culture d'entrepreneur de la drogue, pas beaucoup
plus. Il n'exprime pas une conscience sociale plus profonde. Par exemple,
lors de la guerre du Golfe, la musique rap n'a rien eu à dire.
Peut-être des groupes marginaux ont fait des textes, mais rien n'est
passé dans les médias.
Je ne prétends pas parler de tous les groupes rap. Je ne connais
pas les derniers venus ; ceux de la dernière génération,
comme Wu Tang Gang. Les groupes qui ont lancé le rap, comme RunDMC,
LLCool J et autres, étaient issus de quartiers pas trop pauvres.
La vie de ces mecs avait peu à voir avec celles des gosses qui
traînent leur ennui dans les rues des zones délabrées.
D'ailleurs les principaux consommateurs de musique rap sont les gosses
blancs des banlieues aisées. Cest leur pouvoir d'achat qui
fait monter les groupes au hit parade. Ces gosses s'ennuient aussi et
rejettent leurs origines sociales. Les banlieues américaines sont
des endroits sinistres et stériles où tout est contrôlé
et gris. Alors, ces gosses s'identifient au style rap ; ils y trouvent
une excitation, un certain esprit vindicatif hors norme. C'est un aspect
de la révolte des ados de la classe moyenne blanche contre le genre
de vie qu'on leur propose.
La place prise par le rap dans l'industrie du disque sexplique par
sa popularité dans la classe moyenne. Les sociologues appellent
ce phénomène whigger (mot-valise créé à
partir de white [blanc] et nigger [nègre]) : l'adoption par les
gosses blancs de la classe moyenne du style de vie des gosses des ghettos.
Mais cest une chose de s'habiller comme, dadopter les attitudes
de, et cen est une autre chose de vivre coincé dans les rues
du ghetto, de se faire tirer dessus, de se faire tabasser par les flics.
Il serait toutefois inexact de tracer partout des lignes de séparation
très nettes. La fameuse culture hip-hop est très diffuse
socialement. Dans des quartiers de certaines villes américaines,
à New York par exemple, on trouve une réelle culture hip-hop
multiraciale. Mais ce sont des exceptions. La règle est l'identification
des gosses blancs des banlieues de lAmérique profonde avec
le rap. Une identification mythique en quelque sorte.
Q. Il y a tout un débat sur l'image sexiste de la femme dans
la culture hip-hop. Quelle est la place de la femme l'économie
de la drogue ?
C. C'est une économie dominée par les hommes. Le niveau
de violence et de brutalité y est tel que les femmes en sont pratiquement
exclues. Pourtant elles y ont quelques fonctions. On les utilise, par
exemple, comme " mules " (l'appellation en dit long sur le sexisme
du milieu) pour le transport de la marchandise entre les grandes villes.
Entre New York et d'autres villes de la côte est par exemple. Une
jeune noire qui s'habille de façon respectable et chic, attire
nécessairement moins l'attention de la police qu'un jeune noir.
Mais les femmes jouent aussi un rôle dans le blanchiment des gains.
Depuis dix, quinze ans, des dizaines et des dizaines de salons de beauté
et salons de coiffure se sont ouverts dans les quartiers pauvres des grandes
villes. Certes, il y a des questions de mode mais la plupart de ces lieux
sont vides, faute de clients. Il paraît plus qu'évident que
toute cette activité commerciale sert de couverture au blanchiment.
On dit d'ailleurs que c'est la façon " à la mode "
des jeunes dealers de lancer leurs amies dans les affaires... Cest
surtout un moyen de recycler l'argent gagné à ces niveaux
inférieurs du commerce dans le circuit légal.
Pour finir je voudrais revenir aux années 60 et 70. A l'époque,
le degré de pauvreté, la décomposition des liens
sociaux, n'étaient pas deux d'aujourd'hui. L'économie de
la drogue avait une dimension plus limitée. La police pouvait construire
des stratégies répressives, tenter d'infiltrer les réseaux,
les manipuler, les démolir, créer temporairement un vide.
Aujourd'hui, l'ampleur de l'économie de la drogue a fait éclater
ce cadre . Elle satisfait une demande mais elle assure la survie de larges
secteurs de la population, toujours plus pauvres depuis vingt ans.
Il est aujourd'hui impensable quon s'attaque au commerce de la drogue.
Ce commerce n'est plus organisé de façon hiérarchique
et verticale. Il est très décentralisé et tentaculaire.
On coupe une branche, une autre repousse. Cela nous ramène au point
de départ. L'économie de la drogue n'est pas une affaire
marginale comme le jeu, et, moins encore, un vice. C'est un secteur de
l'économie. Les profits du commerce de la drogue alimentent les
circuits bancaires classiques. La consommation de luxe en bénéficie.
Les services officiels, les États, sont eux-mêmes impliqués
dans le ravitaillement du marché. Ce qui fait quaux yeux
des libéraux à bonne conscience, la soi-disant " Guerre
de trente ans " contre la drogue apparaît comme un immense
échec. On peut par contre penser que le but était autre
: celui de criminaliser et quadriller le ghetto. Tout récemment
encore, deux journalistes auteurs dun livre sur le monde de la drogue
dans les ghettos de Baltimore nhésitent pas à conclure
: " Guerre ou pas guerre, chaque jour vingt à trente mille
toxicos sont dans la rue. Mis à part les dix ou vingt qui se feront
arrêter, pas un seul à qui manquera sa dose. À part
ça, la guerre contre la drogue nest que violence sans but
et inutile, une politique improductive qui implique loccupation
de nos ghettos par lÉtat, de la même façon quont
été occupés Belfast, Soweto ou Gaza (
) On a
commencé par lutter contre la drogue, pour finir par réprimer
ceux qui la consomment. " (D. Simon et E. Burns, The Corner, Baltimore,
1997)
Revenons donc au faux débat légalisation ou interdiction.
Les deux côtés abordent le problème du point de vue
de la distribution. Si on se place d'un point de vue plus général,
ce sont d'autres questions qui se posent. La drogue, comme l'alcool, est
un révélateur de la misère sociale. Plus augmente
la misère, la pauvreté, le malheur et l'insatisfaction de
la vie, et plus les gens cherchent à sévader. À
ces questions, personne ne répond.
On passe son temps à discuter de savoir si les drogues doivent
ou non être vendues à la boutique du coin, taxées
ou non par l'État. L'alcool est en vente libre depuis cinquante
ans. Cela n'a résolu qu'un des aspects de la question. De toute
évidence, cela ne résout pas l'autre. Dans ce débat
personne ne pose ces questions. Peut-être que ceux qui y participent
pensent que nous vivons dans un monde merveilleux et ignorent (ou font
semblant d'ignorer) que les gens ont recours à la drogue pour s'évader,
qu'il y a un problème de société. La preuve en est
que beaucoup de ceux qui soutiennent la dépénalisation sont
des apôtres de l'économie de marché. J'ai suivi quelques
conférences sur la question ; le discours dominant était
celui de Milton Freeman et du néolibéralisme le plus débridé.
J'ai même entendu que le problème de la drogue était
que son commerce n'est pas libre !2. Queens, New York, 25 avril 1997.
Roosevelt Avenue, à hauteur de Jackson Hights, c'est le nouveau
quartier latino de New York. À côté, El Barrio, à
Manhattan, prend un air ringard. Ici les enseignes des commerces qui se
succèdent tout le long de l'avenue, renvoient aux diverses origines
de l'immigration qui s'est installée dans ces quartiers de Queens
: coiffeur équatorien, agence de voyage colombienne, fruits et
légumes dominicains, café salvadorien, musique péruvienne,
pâtisserie uruguayenne, boucherie argentine et ainsi de suite. Depuis
le début des années 80, les Équatoriens et les Colombiens
fournissent les principaux contingents de clandestins de l'État
de New York. Comme les commerces de Roosevelt Avenue, les chiffres défilent
et parlent d'eux-mêmes. En 1995, 46 % des 23 millions d'étrangers
vivant aux États-Unis venaient d'Amérique latine. Parmi
eux, il avait 7 millions de Mexicains. Si les hispaniques représentent
aujourd'hui 10 % de la population, ce sera 25 % dans cinquante ans.
Un peu plus au sud de Queens, à la limite de Brooklyn, le vieux
quartier de Ridgewood, naguère habité par les Polonais et
les Allemands, est aujourd'hui peuplé d'Équatoriens. Un
groupe de discussion latino organise, dans la salle paroissiale de la
St-Birgitta Church, un débat sur les nouvelles lois d'immigration.
Une trentaine de personnes sont présentes : Équatoriens,
Mexicains, Colombiens, hommes et femmes, très jeunes. Felipe, un
des organisateurs, ouvre la réunion en exposant le pourquoi et
le but de ces lois, les besoins capitalistes d'une main-d'uvre malléable
et précaire, la nécessité de créer la peur
dans la nouvelle immigration. Il insiste sur le fait que les solutions
individuelles fonctionnent de moins en moins, qu'il est urgent de s'organiser,
d'établir et de maintenir des contacts, de s'aider à lutter
collectivement. L'écho est mitigé, sans trop d'entrain,
la plupart veulent surtout s'informer et posent des questions sur leur
situation personnelle. Tous sont très inquiets et remontés
contre les nouvelles lois. À mon étonnement, certains avaient
vu à la télé des images des manifestations parisiennes
de soutien aux sans-papiers. Quelqu'un dit : " Ici, pour le moment,
cette solidarité de la société est impensable. Même
si nous étions 300 000 Latinos dans la manifestation nationale
à Washington, l'année dernière. ". On me demande
de raconter brièvement la situation : " Peut-être que
tu peux nous apporter un peu d'optimisme ? ", plaisante une jeune
Mexicaine. À la fin, on annonce le thème de la réunion
du mois prochain : néolibéralisme et émigration.
Entre ces réunions élargies, le groupe de discussion reste
ouvert à tous et à toutes, précise-t-on. Une fois
par semaine, après dix, douze heures de travail, ils discutent
d'un texte ou d'une question d'actualité : ça peut être
le Manifeste communiste, la crise péruvienne et les impasses de
la guérilla, ou encore l'histoire du syndicalisme américain.
Redoutables petits grains de sable dans la machine capitaliste. À
voir leur énergie, on peut parier qu'il y en a d'autres. Isabel
est une des animatrices du groupe. Son parcours nous aide à mieux
connaître cette nouvelle immigration hispanique, à voir plus
clair dans les motivations de leur révolte.
Q. - De l'Équateur jusqu'à New York... Pourquoi émigre-t-on
?
I.- Quatre-vingt pour cent des immigrés viennent de la campagne.
Les campesinos sont partis parce ils ne trouvaient pas de travail. Ce
n'est pas mon cas. Moi, je viens de la bourgeoisie ; j'avais du travail,
un bon travail, même, dans lagence de la banque d'État
d'une ville relativement importante, Cuenca. Alors, pourquoi je suis partie
? Je ne supportais plus le machisme de la société équatorienne.
Voilà la raison ! Ayant été embauchée comme
secrétaire du directeur, javais très vite été
promue responsable du service des crédits. C'était un poste
important puisque c'était moi qui donnait l'aval officiel aux crédits
accordés par d'autres banques. Lorsque, dans la rue, je croisais
les cadres des autres banques, ils se montraient très aimables,
presque serviles. Je savais bien que c'était de l'hypocrisie. Ce
nétait pas moi quils saluaient, cétait
limportance de ma fonction. Dans le travail, je sentais que je dérangeais.
J'ai toujours été débrouillarde, mes chefs le savaient,
je trouvais facilement des solutions aux problèmes. Les autres
employées étaient jalouses de moi et les hommes me regardaient
de travers. Je ne correspondais pas à leur image de la femme
soumise, réservée, silencieuse, prête à accepter
sans broncher les constantes plaisanteries machistes. Jétais
différente. Par exemple, je prenais ces plaisanteries au sérieux
alors que jaurais dû me sentir flattée. On me regardait
comme si j'étais une vieille fille. Jai compris qu'il fallait
que je parte, pour découvrir le monde. J'étais entré
dans la banque à 18 ans et je ne me voyais pas vieillir dans ce
milieu conservateur et conventionnel. J'ai donc abandonné mon travail.
Cette décision a déclenché un conflit avec ma famille
; mon père n'a pas accepté et j'ai été obligée
de quitter aussi la maison. Me voilà partie travailler dans une
ferme. Ce n'était que le début des problèmes. Mon
entourage était très étroit. Je voulais vivre une
vie libre, vivre librement ma sexualité. Je vivais seule et les
expériences mauvaises s'accumulaient. J'ai fini par rencontrer
un musicien qui, en apparence du moins, n'était pas machiste. C'est
curieux, mais à ce moment là, ce détail ne
pas avoir lair machiste m'a séduit. Ce garçon
a ensuite émigré à New York. Je suis venue le voir,
je me suis retrouvée enceinte et nous avons décidé
de rester ensemble. D'un coup, ma vie a complètement changé.
Je ne connaissais personne, je ne travaillais pas, j'étais seule
à la maison avec l'enfant. Je tentais de rester active. Je gardais
toujours des projets : me débrouiller, faire des affaires... Mon
ami musicien, de son côté, ne pensait quà sa
carrière artistique. Les charges de notre vie commune étaient
pour lui un sacrifice l'empêchant de réaliser ses rêves.
Sa famille soutenait à fond ce ressentiment. Il avait alors 22
ans et moi 28. Sa mère lui répétait par lettre,
par téléphone qu'il perdait sa jeunesse avec moi.
Sil avait vécu avec une jeune femme de 19 ans, pas de problème...
Le message machiste passait par la mère ! Pour moi, cétait
le monde à lenvers ! J'étais maintenant une "
vieille " qui empêchait ce type de vivre sa vie ! J'avais toujours
recherché l'autonomie et voilà que l'immigration me plaçait
dans une situation de dépendance complète. La situation
me semblait sans issue. J'avais toujours été considérée
comme un être indépendant et capable et, d'un seul coup,
je me sentais sans aucune valeur. Sauf celle de mère au foyer !
Je m'occupais des gosses entre-temps nous avions eu un deuxième
enfant et lui passait ses nuits dehors, dans les bars. Car il devrait
vivre sa jeunesse ! Un jour, sa mère est venue nous rendre visite.
La première chose qu'elle m'a dite c'est que je devais être
patiente : " Jusqu'à trente-cinq ans, un homme doit vivre.
" Je me suis sentie submergée par la frustration et par l'impuissance,
paralysée par mon indécision. Je n'avais pas de travail.
Je voulais rompre et je ne pouvais pas. J'avais fui la vie conventionnelle
et le machisme, je voulais vivre différemment et voilà que
j'étais tombée dans une situation de machisme pure. Avec
l'émigration, la société m'avait rattrapée
! Je raconte tout ça car je sais que mon cas n'est pas unique.
Je pense que, dans la société latin-américaine, les
hommes n'apprennent pas à composer. Ils ont tous les droits, et
le droit de l'autre, celui de la femme en particulier, n'existe pas.
Q. - Il arrive souvent que les valeurs traditionnelles prennent une
forme quasi caricaturale dans les situations d'immigration, les liens
communautaires étant renforcés par les difficultés
matérielles, lexclusion sociale
I. - Absolument ! Ce mode de fonctionnement, ces problèmes, existent
là bas aussi. Sauf que, là bas, la classe moyenne a des
domestiques qui s'occupent de tout le quotidien. Moi aussi, jaurais
pu passer mes nuits dehors, dans les bars... Je veux dire que, là-bas,
les conséquences de ces tares se font moins sentir.
Q. - Comment as-tu découvert l'activité politique, l'activité
de groupe ?
I. - En Équateur, je faisais partie dun groupe de féministes
qui essayait de lutter contre le machisme. Mais déjà, j'avais
des doutes. Nous étions féministes mais nous n'étions
pas pour l'égalité des femmes. Dans ces sociétés,
les féministes vont aux réunions pendant que les bonnes
s'occupent de la maison et des enfants. Tant quon en profite, on
perpétue les différences sociales. Le groupe de femmes que
je fréquentais était minuscule, une demi-douzaine, mais
il était plus politisé que les autres. Évidemment,
on nous considérait comme des folles, des lesbiennes.
Une fois à New York, j'ai rencontré un copain de mon ami
qui fréquentait assidûment des réunions politiques.
C'était à l'époque de la guerre en Bosnie et des
débats contre le nationalisme. Je lui posais beaucoup de questions
et il me répondait toujours avec impatience. Comme s'il pensait
que je ne pouvais pas vraiment comprendre. C'était drôle
! Il faisait partie du groupe marxiste-humaniste qui publie News and Letters.
Jamais il ne m'a invitée à une seule de leurs réunions.
Et pourtant je m'intéressais à ce qu'ils écrivaient.
Pour lui, j'étais la femme à la maison, avec des enfants.
Je ne pouvais pas me mettre de faire de la politique ! Un jour, j'ai appris
que leur groupe d'études se réunissait régulièrement.
J'ai trouvé l'adresse, j'y suis allé et depuis, cela fait
trois ans, je m'y suis intégrée. Ça été
une énorme ouverture pour moi. En tant que femme mais aussi socialement.
J'ai commencé à m'intéresser plus à ce qui
se passait autour de moi. Dans mon quartier par exemple. Avant, ce quartier
était presque totalement latino et, depuis quelques années,
il y eu une arrivée d'immigrés plus pauvres, originaires
des Caraïbes. Du coup, le degré de violence a augmenté.
J'ai voulu créer un groupe de réflexion et d'action contre
la violence. La violence, par exemple, des mères contre les enfants.
Je ne pouvais pas supporter de voir, dans la rue, dans les boutiques,
ces mères qui tapaient sur leurs gosses de deux ans. On ne le dit
jamais assez : le degré zéro de la violence, cest
celle des parents contre les enfants. Tout le reste vient après.
Mon projet na jamais abouti.
Dans les réunions du groupe, nous passions notre temps à
parler des travailleurs et des immigrés. Je me suis dit qu'il fallait
aller à leur rencontre. Dans mon quartier, l'église a une
grande influence, comme c'est généralement le cas dans l'immigration
latine. Je ne suis ni croyante ni pratiquante. Mais, un jour, j'ai vu
annoncée la conférence d'un prêtre de la théologie
de la libération. J'ai proposé au copain du groupe
qui vient de Saint-Domingue d'y aller. Déjà qu'il
pensait que je ne comprenais rien à la philosophie politique et
maintenant je lui demandais d'aller écouter un curé de gauche...
Je l'ai convaincu, en lui suggérant que peut-être on pourrait
intervenir. Et nous y sommes allés. Le prêtre expliquait
qu'on devait apprendre l'anglais, pour mieux se défendre et lutter
dans la société où lon vivait. Rien de très
politique, juste des remarques générales de bon sens sur
la vie quotidienne. Mon copain n'a pas supporté, il s'est levé
et il est parti. Moi, je suis restée. Ce type était dans
le groupe depuis plus de trois ans et il n'avait pas établi un
seul contact dans le milieu latino. Jamais il navait invité
quelqu'un aux réunions. Pour lui, les idées politiques du
groupe étaient trop compliquées.... Dans son cas, ce n'était
pas une forme d'élitisme ou de mépris, juste une façon
de se valoriser. Pour lui, c'était dans la nature des choses :
les autres immigrés ne pouvaient pas comprendre. Si je parle de
son attitude ce n'est pas pour le mettre en question personnellement.
Sa réaction est lexpression dune attitude machiste
plus générale : ils comprennent tout, alors que les autres
sont des ignares. J'ai découvert que, avec cette façon de
penser masculine, on a du mal à comprendre le rapport qui peut
exister entre des situations différentes, entre les idées
et la pratique. Ce travail nous, les femmes, le menons depuis des siècles,
car nous devons trouver des solutions aux problèmes qui se posent
dans la vie de tous les jours. Je ne sais pas si tu comprends ce que je
veux dire... Pendant deux semaines, j'ai suivi les réunions de
l'église. Un jour, j'ai proposé qu'on réfléchisse
à la réalité. Parmi les jeunes qui étaient
là, quelqu'un est venu me dire que ça l'intéressait.
C'était Antonio, un copain menuisier, qui venait aussi d'Équateur.
Là-bas, il avait milité dans la gauche catholique. D'entrée,
il m'a dit : " J'ai lu Marx, il faut discuter son analyse de la société.
" . D'autres se sont joints à nous. Ils sont tous d'une région
proche de la ville où j'habitais. Imagine la coïncidence !
Cest ainsi que nous avons créé un groupe d'études.
Q.- Des gens qui tu n'aurais jamais connus là-bas. L'immigration
avait créé la situation du rencontre. Ici, vous étiez
tous à l'égalité, ou presque...
I.- C'est exact ! À ce propos, je veux dire un certain nombre de
choses. Ces copains, qui sont devenus mes camarades, viennent des ces
mêmes villages où les gens de mon milieu social vont chercher
leurs domestiques. Et maintenant nous sommes ici côte à côte
! Sur ce plan, l'immigration m'a apporté une richesse humaine.
Rien que ça justifie l'émigration, ma venue jusqu'ici. Antonio,
Jorge, Filipe, sont mes frères maintenant. Nous partageons énormément
de choses. Et puis ça a aussi changé ma vision de la société
équatorienne. Quand je retourne là bas je vais voir leurs
familles, leurs amis. Aujourd'hui, mon agenda est plein de noms d'origine
indienne. Je ne sais pas si tu te rends compte de ce que cela signifie
dans un pays d'Amérique latine. C'est ma fierté maintenant.
Jamais cela aurait été possible sur place. Ce sont des sociétés
terriblement inégalitaires et racistes. Curieusement, entre nous,
nous parlons peu de ça. Ils m'ont acceptée telle que je
suis. Même si je ne suis pas une immigrée " normale
", venue pour des raisons économiques. Pour ma part, je n'ose
pas leur dire que je suis venue parce que je ne supportais plus le machisme...
Q.- Et pourquoi pas ? Ce serait une façon d'aborder la question.
Ce sont des valeurs qu'ils portent aussi en eux, des valeurs que sont
présentes dans toutes les classes sociales, même si elles
s'y manifestent de façon différente.
I.- Certes. Le moment viendra. Aujourdhui, je ne men sens
pas encore capable. Ils savent d'où je viens, ils sont sensibles
aux différences de classe et pourraient le prendre comme une affirmation
de supériorité sociale de ma part. Il ne faut pas se tromper.
Politiquement nous partageons beaucoup de choses mais culturellement nous
sommes très différents. Parfois j'aimerais communiquer avec
eux sur un autre plan et je me rends compte que c'est difficile. Ils ont
une autre façon de se comporter dans la société.
Ni pire ni meilleure, juste différente. J'aimerais bien sortir,
aller à Manhattan, aller dans des bars, écouter de la musique.
Ce n'est pas leur truc. Ils travaillent beaucoup, sont très réservés
sur leur vie.
Nous avons donc démarré notre groupe d'études. Et
là, je dois le dire, nous avons eu la chance précieuse de
tomber sur Robert, un camarade américain qui vit dans le milieu
latino et qui est d'une fidélité sans faille à notre
projet. Jamais, en deux ans, il na manqué une réunion,
jamais il nest arrivé en retard. Un respect mutuel et une
solidarité se sont créés entre tous. Il avait plus
de connaissances politiques que nous. Mais il était très
intéressé par notre expérience et nous nous sommes
mutuellement écoutés. Le groupe s'est consolidé autour
de ce sentiment très fort et motivant, que nous apprenons tous
de chacun. Cest un enrichissement constant. Nous sommes maintenant
une dizaine. Parfois quelqu'un s'éloigne momentanément.
Et il y a toujours de nouveaux contacts, de nouveaux arrivants.
Q.- Un saut en arrière. Avec cette expérience, comment
vois-tu la société d'où tu viens ?
I.- Maintenant, tout est devenu très compliqué quand je
retourne en Équateur. J'étais quelqu'un de très sociable
et j'ai gardé beaucoup de relations. Mis à part deux ou
trois femmes plus âgées, avec qui j'ai partagé mes
activités féministes, avec les autres je ne parle de rien.
Je ne peux même pas leur faire comprendre comment j'ai grandi humainement
dans l'émigration. Mais ce qui me choque le plus c'est lorsque
je suis confrontée aux bonnes de mes amies et de ma propre famille,
qui travaillent douze à quatorze heures par jour. Pour moi, c'est
un problème très grave. J'ai une sur qui est devenue
riche. Avec son mari, elle s'est lancée dans la production de fleurs
pour l'exportation. Toutes ces fleurs quon trouve ici, à
Manhattan, dans les magasins coréens. Deux cents salariés
travaillent dans leur propriété. Parmi eux il y a probablement
beaucoup de familiers de mes camarades d'ici. Je ne le dis pas avec orgueil,
tu me comprends, je le dis avec rage. Encore que, évidemment, ce
n'est pas ma faute. Ce sont les circonstances de la vie. Ma sur
vit dans un petit manoir et elle a une bonne qui travaille de six heures
du matin jusque tard dans la nuit. Même le dimanche ! Quand je suis
retournée voir ma sur, je ne pouvais même pas profiter
de la beauté de l'endroit. Je supporte très mal. J'ai abordé
la jeune femme et lui ai dit : " Mais enfin, pourquoi travailles-tu
autant ? Tu as des droits. ". Et elle ma répondu avec
fatalisme : " C'est qu'ici ils ne pensent pas comme vous ! ".
Ma sur est très autoritaire et je n'ai pas eu le courage
de lui parler mais j'ai abordé le sujet avec ma mère. "
Vous vous dites très religieux, catholiques et tout et tout...
Comment pouvez-vous faire travailler une femme dans ces conditions ? Elle
n'a même pas de sécurité sociale. Si elle tombe malade,
que va-t-elle devenir ? Avec tout l'argent que vous avez, prenez au moins
une autre employée pour soulager sa charge. ". Ma mère
n'était pas contente : " De quoi tu te mêles ! La bonne
fait partie de la famille et si elle travaille autant c'est parce que
cela lui plaît. " Je ne peux plus les fréquenter. Je
ne supporte plus de voir la tête de cette jeune femme.
Q.- Il est important de parler de ces aspects de l'exploitation, car
dans l'immigration on a tendance à focaliser les frustrations et
toutes les rages contre la société où on se fait
exploiter et on fini par idéaliser la société quon
a quittée.
I.- Oui. Les différences de classe et l'exploitation sont beaucoup
plus fortes dans les sociétés d'Amérique latine qu'aux
États-Unis. Ou, plutôt, ce n'est pas pareil ! Un autre exemple.
En Équateur, je suis allée dans une réunion de femmes
militantes. Le sujet le plus important de leur vie est celui de l'employée
de maison. Qu'on le veuille ou non, c'est de cela que dépend l'organisation
de leur vie. De plus, c'est le fait d'avoir ou non une bonne qui donne
le statut d'appartenance à la classe moyenne. La bonne se lève
à six heures, fait tout le travail de la maison et s'occupe de
tout ce que concerne les enfants. La femme peut travailler, sortir dîner,
avoir une vie sociale. Au début, je métonnais qu'on
parle autant de la bonne, préoccupation très privée.
En fait ce n'était pas si privé que ça, c'était
une question sociale. Une des participantes a dit : " Je peux vous
garantir qu'une bonne ne ressent pas les problème comme nous. "
Bref, ce sont des êtres différents, avec des besoins limités,
qui peuvent vivre dans un petit cagibi et travailler tout le temps. En
fait ils ne savent pas vivre dans un appartement. Je croyais rêver
!
Q.- L'immigration va-t-elle changer cette façon de voir ?
I.- Sans doute ! Ça peut paraître provocateur de le dire
mais le fait est que certains immigrés souffrent moins du racisme
ici que là-bas. En tout cas ce nest pas le même ! Ici,
une famille d'origine indigène, paysanne, peut parfaitement aller
dans un centre commercial, sortir, se promener partout dans les quartiers
immigrés. Là-bas, ces lieux sont réservés
aux classes moyennes. Un paysan noserait même pas y rentrer.
Les regards qu'on lui lanceraient suffiraient à le décourager.
Jamais il ne pourrait entrer dans un restaurant un peu coquet. À
Cuenca, d'où je viens, on a trouvé une nouvelle expression
pour les immigrés rentrés au pays : " les résidents
". Ils ont des dollars et ils se mettent à fréquenter
les lieux de la bourgeoisie. Aussitôt, celle-ci prend ses distances
: " On ne va plus dans telle piscine, tel restaurant, car ils sont
fréquentés par des "résidents" ! ".
Même chose dans les quartiers. Dès que les immigrés
commencent à acheter des appartements, les bourgeois du voisinnage
s'en vont : " C'est devenu un quartier de résidents
".
Q.- On connaît ça dans les pays du sud de l'Europe, où
l'immigration a bouleversé les statuts sociaux traditionnels. Jai
même vu apparaître des attitudes élitistes et de mépris
envers les pauvres restés au pays.
I.- C'est pourquoi il faut nuancer ce que je dis. Cela est surtout visible
dans les campagnes. Dans leurs villages, mes camarades font désormais
partie de la " classe aisée ". Relativement aux paysans
pauvres, je mentends. Cela me fascine, ces questions d'identité
sociale. Nous sommes tellement peu sûrs de ce que nous sommes que
nous avons toujours besoin décraser quelqu'un pour nous rassurer.
En Amérique latine, il y a un aspect supplémentaire de cette
différentiation de classe. Il sagit du racisme. Prenons le
cas d'une famille qui pense avoir des origines espagnoles et qui a un
nom d'origine indienne. Toute la famille sen trouve rabaissée.
Toujours cette foutue identité. Je reviens aux domestiques. Si
une dame de la bourgeoisie a une bonne qui n'a pas le type physique indien,
elle va l'humilier d'autant plus. C'est la façon de lui faire comprendre
qu'elle est la bonne soumise et qu'elle doit se comporter en indienne
et non en blanche. Ce sont des relations barbares qui passent pour normales.
Il faut s'interroger sur ces questions d'identité. Quand je vais
à la campagne rendre visite aux familles de mes camarades, je suis
à nouveau confrontée à tout ça. Si tu viens
de la ville, les villageois considèrent qu'il doivent te saluer.
Et puis il y a l'usage de ce terme terrible : " niño, niña
" (jeune homme, jeune fille), pour sadresser aux supérieurs.
Moi, après huit ans d'immigration, je ne peux plus le tolérer.
Les personnes âgées exigent que les gens du peuple leurs
donnent du niño ou de la niña. C'est un terme chargé
de rapport de soumission, quasi féodal. Un mec de cinquante ans
se fait appeler niño par tous ceux qui lui sont socialement inférieurs.
Un enfant du peuple de dix ans doit traiter une femme de quarante ans
de niña. C'est intériorisé dans les rapports sociaux,
les gens acceptent sans se poser de questions. C'est impensable ! J'ai
cette amie féministe, une femme consciente et qui a lutté.
Elle a une vieille bonne qui était déjà là
du temps de sa mère. Car les bonnes c'est comme les meubles, elles
font partie de lhéritage. Eh bien, elle se fait appeler niña
par cette femme. Je ne pouvais pas le croire. Le seul fait qu'elle laccepte
m'a laissé sans voix ! Ici, évidemment, tout cela se perd.
Sauf rares exceptions. Une fois, on m'avait donné un contact avec
une jeune femme qui travaillait pour une organisation internationale.
Je l'appelle et elle me dit qu'elle a deux enfants. " Comment tu
fais ? " lui demandé-je. " Pas de problème, j'ai
amené ma bonne d'Équateur. ". Ça m'a suffit,
j'ai raccroché. Mais les gens de la bourgeoisie n'émigrent
pas. Pourquoi émigreraient-ils ? Et ceux et celles qui viennent
pour travailler dans des institutions, des banques ou des journaux sont
les plus réactionnaires qu'on puisse imaginer. Un jour, je suis
allée à la Maison de la Culture dÉquateur,
ici, à Manhattan. J'ai vite fui. Il y avait là quelques
intellos d'origine indienne mais qui veulent faire plus blanc que Persil.
À ce moment-là, un fait divers nous avait particulièrement
touchés. Un jeune copain avait été assassiné
dans un parc par des ados américains. Seulement parce qu'il se
trouvait là où il aurait pas dû être ! Il sétait
fait massacrer à coups de bâtons. Il s'appelait Manuel Aucapispe,
nom typiquement indien. Les gosses américains ont été
arrêtés, deux dentre eux n'ont même pas été
inculpés et lun a pris deux mois de prison avec sursis. À
ce propos, j'ai écrit un petit texte, un texte de révolte
contre ce que c'était passé. Je l'ai apporté à
la Maison de la Culture de l'Équateur pour voir si d'autres voulaient
le signer. Un des journalistes présents a fait ce commentaire :
" Ce sont des histoires d'Indiens ! ". Une façon méprisante
de se distinguer, de dire que ça ne nous concerne pas. Évidemment,
à propos cette affaire, le consul ne s'est même pas manifesté.
Q.- Comment vois-tu le rôle que joue la nouvelle immigration
latino dans la société nord-américaine ? Quel apport
nouveau donne-t-elle aux mouvements sociaux ?
I.- La plupart des immigrés viennent avec l'idée que le
séjour sera provisoire, qu'ils vont repartir bientôt. C'est
aussi une conséquence de la précarité de leur vie,
du statut de clandestin de la plupart. Cette situation fait qu'il s'intègrent
mal dans les mouvements sociaux dici. C'est en partie le cas pour
les camarades du groupe d'études. Ils étaient très
actifs là-bas et ils gardent un contact suivi avec ceux qui sont
restés. Leur préoccupation est surtout de transmettre là-bas
ce qu'ils apprennent ici. Quand je suis allée voir leurs amis,
ils avaient organisé une réunion à laquelle assistaient
trois cents personnes... Tous voulaient savoir ce qu'on faisait ici, ce
qu'on pensait. Mais, peu à peu, les immigrés se rendent
compte que l'idée du retour est mythique et ils s'intéressent
de plus en plus à ce qui se passe ici, à l'histoire du mouvement
social nord-américain. Malgré toutes les difficultés,
la vie ici leur semble moins mauvaise que celle qu'ils ont laissée
là-bas. Certes, au pays, il y a la nature, l'espace, un autre rythme
de vie. Mais comment retourner y vivre, comment renoncer aux habitudes
culturelles et de consommation acquises ici ?
Comment te dire ? C'est si compliqué : être ici, être
là-bas. Peut-être que le plus important cest d'être,
tout simplement.3.
Manhattan, New York, 27 avril 1997.
Qui peut prétendre connaître le chiffre exact ? La population
de Chinatown, à Manhattan, compte-t-elle 150 000 ou 300 000 personnes
? Ce qui est sûr, c'est que Chinatown est une ville à l'intérieur
de la grande métropole et que l'immigration clandestine de Chinois
continue d'augmenter. Quelqu'un de bon sens aurait vite fait de remarquer
que les Chinois et les Haïtiens se reconnaissent, alors que les Italiens
et les Polonais se fondent dans le paysage urbain. Une étude récente
ne montre-t-elle pas qu'il y a environ 12 000 Chinois sans papiers dans
l'État de New York, alors que le nombre de Polonais, Italiens et
Colombiens clandestins dépasse les 75 000 ?
Pour trouver Chinatown, il faut descendre Bowery Street jusqu'à
tomber sur Confucius Plaza, là ou se trouve la statue en bronze
de l'ancien maître à penser de la bureaucratie céleste.
Après Confucius, c'est Chinatown ça tombe sous le
sens. La citation du sage gravée sur le socle a été
choisie avec soin : un éloge de la soumission de l'individu aux
intérêts de la communauté, aux valeurs conservatrices
de l'autorité familiale, aux vertus du travail et du sacrifice.
À l'époque de l'économie globale, la pensée
de Confucius est mise au service du néolibéralisme. Message
clair adressé par l'Amérique à ceux qui viennent
y vivre et sy faire exploiter. Un peu plus haut, au 50 Bowery Street,
sur le mur du grand restaurant Silver Palace, une vieille affiche rongée
par l'hiver, annonce que le Chinese Staff and Workers Association fête,
le 9 février, son 17e anniversaire. La réception est à
18 h 30 et le banquet à 19 h. Pour le banquet c'est trop tard mais
on peut toujours essayer l'adresse. Je téléphone et rendez-vous
est pris pour plus tard.
Catherine Street grouille de monde entre les étals des marchands.
Il faut traverser un couloir sinistre, rempli de poubelles et de détritus
et monter au deuxième étage sur cour. Premier choc : les
locaux du CSWA sont accueillants, lumineux, repeints à neuf. Une
dizaine de personnes, hommes et femmes s'affairent, lisent les journaux,
tapent des textes, répondent au téléphone. On me
dit que Kwong, avec qui j'ai rendez-vous, sera en retard et lon
m'offre du thé. En bonne place, au milieu du panneau d'affichage,
les paroles de la " Chanson du travailleur chinois " : "
Nous travaillons dur et sans nous plaindre. Pour tous les gens sur terre
nous travaillons pour deux repas par jour. (...) Contestons ces paroles
despatrons. Interrogeons-nous sur le pourquoi de leurs attitudes. Ne restons
pas silencieux (...) Les travailleurs de toutes origines doivent sorganiser
eux-mêmes. Nous espérons que l'unité se fera. Ensemble
nous serons forts et on nous entendra. ". Sur la table, les deux
numéros de Des papiers pour tous ! que je leur avait fait parvenir
par courrier. Ils semblent déjà avoir du mal à parler
anglais, je ne suis pas sûr qu'ils aient pu lire le français...
Mais la photo de Patrick Zachmann attire l'intérêt de celle
qui me sert le thé. On y voit de souriantes jeunes femmes chinoises
qui entourent une imposante mama africaine. Sur ce, Kwong arrive, pressé
comme un New-yorkais qui se respecte. " Désolé pour
le retard. Maintenant, je veux bien vous raconter notre histoire. ".
Mais, avant, il prend encore cinq minutes pour expliquer, en mandarin,
à la femme, ce qui se passe à Paris : le pourquoi de ces
photos de lutte, Chinois et Africains côte à côte.
Q.- Ces jours-ci, le Centre fête son 17e anniversaire. Pourquoi
et comment a-t-il été créé ?
K.- Le Centre des travailleurs chinois a été crée
en 1980 par un groupe de travailleurs de la restauration auxquels sétaient
joints quelques ouvriers du bâtiment. Le but était de défendre
les droits des travailleurs chinois dans les quartiers et sur les lieux
de travail. Cest le début de la réponse à votre
question. Nous considérons en effet quil ne suffit pas de
défendre les droits des travailleurs sur leurs lieux de travail
ce que fait en principe un syndicat. Il faut également se
battre pour que leurs voix puissent se faire entendre dans les quartiers.
Cela part dune vision plus large que celle du syndicalisme. J'y
reviendrais plus loin. Nous sommes restés fidèles à
ces principes depuis la fondation de notre organisation, même si
nous avons évolué, si nous n'avons pas cessé de redéfinir
nos objectifs.
Les travailleurs qui ont été à lorigine du
Centre sortaient dune expérience de travail syndical. Et
ils étaient plutôt déçus car ils sétaient
rendu compte que les appareils syndicaux défendaient mal leurs
droits. La création du Centre répondait plus à un
besoin autre qu'à lintention de faire concurrence aux syndicats.
Dès le début, il était clair que l'ennemi était
le patronnat. Il ne s'agissait donc pas de lutter contre les syndicats,
mais d'aller au-delà, de faire autre chose, de faire mieux. Le
grand syndicat des travailleurs de la restauration de la ville de New
York a alors proposé une aide financière aux animateurs
du Centre. À une condition : quil limite son activité
au secteur de la restauration, quil ne devienne pas une organisation
ouvrière plus large. Ils avaient des moyens de pression importants...
Nous étions alors dans les années 80. Une partie des militants
était prête à accepter ces conditions. Il y a eu des
discussions très vives et, finalement, on a tranché en faveur
de la constitution dun Centre ouvrier ouvert à tous les métiers.
Ce choix a déterminé notre développement ultérieur.
Aujourd'hui, le Centre regroupe des travailleurs du bâtiment, de
la restauration, de la confection et d'autres encore. Nous sommes activement
présents dans les plus importants secteurs économiques de
Chinatown.
Depuis 1980, nous y avons mené plusieurs combats. Nous avons aidé
des travailleurs à former des syndicats indépendants ; nous
avons lutté contre les ateliers-bagnes et contre les retards dans
le paiement des salaires ; nous avons fait pression pour l'embauche de
travailleurs chinois dans les métiers du bâtiment, etc. Mais
nous avons aussi lutté pour des objectifs qui n'étaient
pas particulièrement liés au travail : l'ouverture d'une
crèche, l'opposition à des expulsions et à des projets
immobiliers. Nous avons toujours pensé, par exemple, lorsqu'il
s'agit de préoccupations écologiques, que les conditions
de vie des êtres humains doivent être prises en compte. En
général, on parle des arbres, de l'air, de l'eau, des oiseaux,
des poissons mais pas des êtres humains ! La rénovation urbaine,
c'est un autre exemple. Dans un quartier fermée comme Chinatown,
si vous bâtissez des immeubles de standing , vous agissez automatiquement
sur l'offre et la demande des loyers dans le reste du quartier, les faisant
monter et forçant les gens à partir, les magasins à
fermer. Il nous semble donc clair qu'il ne suffit pas de lutter pour quelques
dollars de plus ou une meilleure convention collective . Le travailleur
vit dans ce quartier. Nous devons comprendre que nous avons notre mot
à dire sur tout. Nous nous battons dans le quartier en tant qu'êtres
humains, pas seulement en tant que producteurs, ou que consommateurs.
Pour nous c'est ça un citoyen.
Les dernières années, lactivité du Centre a
reçu une plus grande couverture médiatique car la situation
sociale a changé dans la ville chinoise. Tout a commencé
avec la lutte du restaurant Silver Palace. Que s'est-il passé ?
Ouvert dans les années 70, le Silver Palace, était le premier
restaurant " style Hongkong ", avec dénormes salles
de banquet. Il était extrêmement rentable. Dans les années
80, la direction a décidé de prélever un pourcentage
sur les pourboires. De cette façon, les travailleurs participaient
directement à l'augmentation de la marge de profit. Ils se sont
mis en grève, ont organisé des piquets et les patrons ont
engagé des jaunes. La lutte a été très dure
mais finalement les employés ont eu gain de cause en partie
à cause de leur détermination, mais surtout à cause
de lenjeu. L'ensemble de la communauté, les journaux, ont
pris position contre la direction du restaurant. Il semblait clair pour
M. Tout-le-monde que, lorsqu'un client laisse un pourboire, il le laisse
au serveur et nom au patron ! De plus, selon la loi de l'État de
New York, le pourboire appartient exclusivement au travailleur. Cette
lutte est devenue une référence et a marqué un tournant.
C'était la première grande lutte syndicale au sein de la
ville chinoise. La plupart des travailleurs qui étaient à
l'origine du Centre venaient de la région de Shanghai. Chinatown
était dominée par des capitalistes du sud de la Chine et
les relations claniques y étaient très fortes. On disait
même que, si on était de Shanghai, on ne trouvait pas du
travail à Chinatown et qu'il fallait aller travailler dans les
restaurants de Midtown et Uptown, plus au nord, dans Manhatan. Par cette
lutte les travailleurs ont montré que lorganisation collective
était nécessaire pour se protéger contre les rapports
de force claniques de Chinatown. C'est ainsi quest né le
Syndicat indépendant des travailleurs de la restauration, qui a,
tout de suite, tenté d'organiser d'autres restaurants. Là,
nous revenons à la question du syndicalisme. Dès qu'une
organisation gagne un pouvoir syndical, elle tend à limiter son
activité à la négociation des salaires. Cette négociation
se fait entre deux pouvoirs hiérarchiques qui se reconnaissent
et se justifient mutuellement. Doù un faux sentiment de sécurité
chez les travailleurs, qui finissent par se retirer de l'activité
collective et délèguent leur pouvoir aux organisations.
Les patrons s'aperçoivent vite qu'ils peuvent tirer profit de la
nouvelle situation. Dans ce cas particulier, ils achetèrent quelques-uns
des délégués et cest ainsi que le syndicat
indépendant du Silver palace s'est transformé en syndicat
maison.
Q. - C'est souvent le problème avec les syndicats indépendants,
moins bureaucratisés mais aussi plus vulnérables vis-à-vis
du patronat...
K. - Oui. Sauf que, sur le moment, on ne le voit pas ainsi. En 1993, le
Silver Palace n'était plus le seul grand restaurant de la ville.
D'autres avaient ouvert et fonctionnaient dans des conditions d'exploitation
très dures, prélevant à nouveau un pourcentage sur
les pourboires, ne payant pas le salaire minimum ni les cotisations sociales,
faisant travailler le personnel plus de 70 heures par semaine, etc. Le
patron du Silver Palace, Mister Chan, est dailleurs allé
pleurer dans les journaux : " Pourquoi dois-je être le seul
à payer ces salaires, à assurer ces conditions de travail,
à me soumettre à la loi, alors que personne d'autre le fait
? " D'un point de vue capitaliste il avait raison. En réalité,
Mr Chan cherchait à légitimer une situation d'illégalité,
il voulait que le prélèvement des pourboires soit inscrit
dans la convention collective. Au même moment, une autre lutte a
commencé chez un de ses concurrent, le grand restaurant Jing Fong.
À ce moment-là, le Chinese Workers Center est entré
dans la danse. En face, les patrons de Chinatown se sont ligués
pour nous faire la guerre !
Tout est parti de ce travailleur qui navait pas accepté dêtre
licencié arbitrairement. Cétait un de nos camarades.
Or le licenciement arbitraire est un des privilèges fondamentaux
de tout patron qui se respecte. " Je n'ai de comptes à rendre
à personne ! C'est mon business ! ". Il y avait ensuite la
question récurrente du prélèvement patronal sur les
pourboires. Malgré la lutte du Silver Palace, la pratique avait
fini par se généraliser. Les patrons disaient : " D'accord,
la loi existe, mais, dans la ville chinoise, nous avons notre façon
de faire. " une façon de dire que ceux du bas doivent
rester soumis à ceux du haut au nom des valeurs communautaires.
Les lois s'appliquent à l'extérieur mais pas dans la communauté
chinoise. Ils ressortaient tous le discours de l'identité communautaire
: " C'est dans nos habitudes culturelles, " " nous sommes
tous dans le même bateau. ". Les uns à fond de cale,
les autres sur le pont, mais qu'importe, nous sommes tous chinois ! Ce
travailleur a joué un rôle comparable à celui de Rosa
Park dans le déclenchement du mouvement des droits civiques, lorsque
la vieille dame a affronté le chauffeur de bus qui lui demandait
de céder sa place à un Blanc. C'est le grain de sable qui
grippe la machine. Inattendu, spontané et pourtant essentiel. Peut-être
que ce jour-là Rosa Park avait tout simplement mal dormi, qu'elle
n'était pas en forme, qu'elle n'était pas disposée
à accepter ce que son peuple avait accepté pendant des années
et des années. Un moment insignifiant qui a fait tout basculer.
Ce que notre camarade contestait ce n'était pas seulement la décision
d'un patron de restaurant, c'étaient les règles qui fondaient
tout un système d'exploitation. Nous nous sommes organisés
et, de leur côté, les patrons en ont fait autant. De part
et d'autre, nous avions compris que la lutte dépassait la revendication
immédiate. Les patrons ont senti le danger, l" étincelle
était en train de mettre le feu à la plaine " !
Q.- Cest lincontournable ambiguïté de l'identité
communautaire à Chinatown ou ailleurs, les différences
de classe existent à l'intérieur de la communauté.
K. - Oui. Au cours de ces luttes, les différences de classe et
d'intérêts sont apparues très clairement. La tactique
des patrons a consisté a donc justement consisté à
faire appel à la cohésion de la communauté. Ils ont
essayé de minimiser l'enjeu de la lutte. Selon eux, le problème
ne concernerait pas la communauté mais une seule personne. Ou,
si vous préférez, cétait une lutte contre la
communauté. Cet individu était un mauvais travailleur, donc
un mauvais Chinois et, en le soutenant, le Centre se mettait du côté
des mauvais élements de la communauté, etc, etc.
Q. - Ce sont les règles autoritaires du fonctionnement communautaire
: chacun doit se soumettre à la collectivité et celui qui
sort du rang se met automatiquement en dehors de la communauté
et peut être écrasé.
K. - C'est exactement ce qu'ils ont essayé de faire. À ce
stade de la lutte, la fine fleur des patrons de restaurants de Chinatown
a organisé un grand banquet pour discuter de laffaire. Jamais
on navait vu ça. Toutes les barrières traditionnelles
étaient dépassées : les partisans de Taiwan et ceux
de la Chine communiste faisaient front ensemble. La même chose pour
les divers groupes de la mafia chinoise. Les triades et les tong (dont
le fameux Hi sing tong), les différents groupes de Foukiennais,
les pro-communistes et les anti-communistes, tous étaient unis
contre nous. Tous avaient compris l'enjeu de laffaire. Cela explique
qu'ils aient pu se mettre d'accord, dépasser leurs intérêts
particuliers et s'unir pour défendre leurs intérêts
de classe. Pour nous c'était une belle victoire, la preuve que
notre lutte était juste. Nous avions été capables,
par notre action, d'unir tous nos ennemis. De leur côté,
ils continuaient à exalter les valeurs communautaires : "
Ouvriers et patrons, nous sommes tous chinois, nous sommes tous embarqués
sur le même navire, nous devons tous travailler pour la communauté,
etc. ". Pourtant ils savaient bien quil sagissait dun
problème de classe, et que pour nous vaincre ils devraient mobiliser
les travailleurs. Alors ils ont mis la pression sur les médias.
Les journaux de Chinatown ont commencé à expliquer que les
travailleurs comprenaient les intérêts des grands restaurants.
Le New York Times a publié un article où il était
question du banquet des " chefs de la communauté " (sans
préciser qu'il s'agissait de patrons), et expliquant que l'action
du Centre ouvrier allait à lencontre de laction des
syndicats, que seule une minorité de travailleurs était
en lutte et que la majorité ne soutenait pas notre action. C'était
l'amalgame le plus complet. Même des gens de la gauche syndicale
sont venus nous faire des reproches : " Pourquoi agissez-vous ainsi
? Ce n'est pas démocratique ! Vous voyez bien que la communauté
est contre. " En ce qui me concerne, j'ai alors compris que la gauche
américaine était totalement coincée dans une vision
dogmatique, rigide, du syndicat. Ils ne comprennent pas que les syndicats
peuvent être un outil, mais qu'ils ne sont pas le but de la lutte.
Même Marx l'a compris :le syndicat est une organisation qui a ses
limites même si elle peut être nécessaire à
un moment donné. Nous avons été obligés dexpliquer
notre action, que tout cela nétait quune tactique du
patronat, quà lintérieur de Chinatown, de toute
façon, les travailleurs ne croyaient pas à l'action syndicale
tellement les syndicats traditionnels étaient corrompus. Et ainsi
de suite. En fait, cet article du New York Times avait été
écrit à l'intention des libéraux et des gens de gauche
qui auraient pu nous soutenir. C'était intelligent. Il fallait
enfermer notre lutte dans les rues de Chinatown. Ils se souvenaient bien
que la lutte du Silver Palace avait mobilisé beaucoup d'activistes
et de gens de gauche. Alors ils ont ressorti le mot clef de démocratie.
Il est vrai que nous ne luttions pas pour un syndicat. Les patrons l'avaient
compris, d'ailleurs. Lors de laffaire du Silver Palace, qui était
une lutte pour la reconnaissance syndicale, les autres patrons s'en étaient
désintéressés. Cette lutte pouvait même les
aider, le malheur des uns faisant le bonheur des autres. Cette fois-ci,
il s'agissait de questions de principe : le droit de ne pas être
licencié arbitrairement, le droit à la sécurité
de lemploi, le droit au pourboire. Des droits fondamentaux : salaire
minimum, 40 heures, paiement des heures supplémentaires. Et, surtout,
ce refus daccepter l'exploitation au nom de la cohésion de
la communauté. C'était trop pour le patrons et pour le New
York Times !
Q. - Tu as mentionné une fraction des capitalistes de Chinatown
qui soutient la Chine populaire. Que pensent-ils de l'activité
du Centre Ouvrier et de ces luttes ?
K. - En fait, le restaurant Jing Fong est la propriété de
capitalistes liés à la Chine continentale et il est très
fréquenté par le personnel de l'ambassade de Chine populaire.
Sous forme de boutade, on dit à Chinatown que le Jing Fong c'est
la cafétéria de l'ambassade. Cest clair, non ?
Je veux revenir au rôle joué par la presse. Les journaux
ont été très utiles aux capitalistes. Tout un réseau
de solidarité s'était mis en place. Des étudiants
s'étaient mis en grève de la faim pour soutenir la lutte,
des pétitions circulaient dans la communauté. Sur les lieux
de travail, l'écho était très fort, des ouvriers
nous disaient : " Le problème de ce travailleur est aussi
notre problème. Nous aussi nous voulons que la loi s'applique dans
notre boîte. ". Or c'était exactement pour cela que
nous nous battions. Seulement le message n'est pas passé. Il n'est
pas passé dans la communauté chinoise, il n'est certainement
pas passé dans les médias chinois. Les journaux et la radio
ont tout fait pour occulter la vérité. Ils ont fait de la
désinformation. Nous avons beaucoup appris. Moi, par exemple, j'ai
compris que les divisions au sein des travailleurs peuvent être
dépassées dans une lutte comme celle-ci. En face aussi,
les patrons se sont donnés la main.
Un autre aspect doit être souligné. Limportance des
femmes dans la bagarre. Déjà au cours de la lutte du Silver
Palace, les femmes, les femmes-dim sum, celles qui poussent les chariots
avec les plats à la vapeur, celles qui sont les plus mal payées,
se sont retrouvées à la tête de la grève. Elles
se sont battues jusqu'au but. Dailleurs, daprès mon
expérience, je dirais que, aux États-Unis du moins, là
où les femmes sont nombreuses, elles sont les plus actives dans
les luttes. Dans la communauté chinoise comme ailleurs, les femmes
sont censées être silencieuses, doivent se soumettre et être
réservées, alors que l'homme doit affirmer son statut en
montrant qu'il sait, même si, souvent, il ne connaît rien...
C'est la seule façon de prouver qu'il est quelqu'un. C'est son
ego qui compte. Dans le Centre ouvrier, il y a des femmes très
actives. Récemment, quelques femmes se sont lancées dans
un travail d'agitation et dorganisation parmi les femmes de la confection,
dans la zone de Sunset Park, à Brooklyn, où sinstalle
une nouvelle communauté chinoise. Depuis un an, un Centre ouvrier
sest ouvert dans cette zone de New York.
Q. - Finalement votre camarade a obtenu gain de cause. Tout au moins
sur le plan légal, puisque, en janvier 1997, le Procureur général
de lÉtat de New York a reconnu quil avait été
licencié illégalement, obligeant le Jing Fong à le
réintégrer et à lui payer les arriérés
de salaire ainsi que les pourboires volés.
Nous avons beaucoup parlé des luttes dans la restauration. Quelle
activité mène le Centre dans le bâtiment et dans la
confection ?
K. - Dans la confection, il y a deux problèmes fondamentaux : celui
des arriérés de salaire et celui des ateliers-bagnes. Nous
avons soulevé le problème de ces ateliers bien avant que
les syndicats " découvrent " leur existence. En fait,
cest au cours de la campagne du Jing Fong que nous avons réussi
à forcer les autorités fédérales à
créer un commission d'étude sur le travail clandestin et
les ateliers-bagnes. Bien sûr, par la suite les syndicats ont tiré
à eux le crédit de cette initiative. Ils ne prennent jamais
l'initiative mais ils ont les moyens de récupérer celles
des autres... Sur les salaires en retard, nous menons un travail juridique.
Sur ce terrain, les syndicats obtiennent peu de succès, car pour
aboutir ils doivent s'attaquer aux patrons et cela ils ne le font jamais
! Dernièrement, nous nous sommes battus pour obtenir des indemnités
pour les maladies professionnelles. Compte tenu des terribles conditions
de travail et des longs horaires, il y a de plus en plus de travailleurs
qui souffrent de maladies diverses. Nombreux sont ceux qui ne peuvent
plus travailler. C'est un problème relativement nouveau, qui date
de cinq ou six ans. Nous disons qu'il faut recommencer la lutte pour les
quarante heures hebdomadaires, ce que les ouvriers boulangers juifs de
New York avaient obtenu il y a un siècle. Dans le bâtiment,
nous revendiquons ce que nous appelons le " way out " (sortie).
Les travailleurs chinois restent traditionnellement à l'intérieur
de la communauté et nous luttons pour qu'ils obtiennent du travail
dans les chantiers qui dépendent du gouvernement. Mais, dernièrement,
nous avons décidé de revenir sur Chinatown, de lutter contre
les abus et les mauvaises conditions de travail sur les chantiers. C'est
important que les travailleurs obtiennent de meilleures conditions de
vie en travaillant à l'extérieur de Chinatown, mais il faut
aussi quils vivent mieux en travaillant ici. Nous pensons souvent
à l'expérience du mouvement des droits civiques des Noirs
américains. Ce mouvement a permis à une minorité
de monter dans l'échelle sociale alors que la majorité vit
encore plus mal quavant. Nous ne voulons pas tomber dans ce piège.
Nous ne voulons pas nous battre pour qu'une minorité de travailleurs
trouvent des emplois bien payés dans le bâtiment alors que
tous les autres restent dans la même situation.
Q. - Concrètement, comment agissez-vous ?
K. - Nous débarquons sur un chantier et nous disons au chef du
chantier : " Salut. Vous devriez embaucher quelques travailleurs
chinois. " Souvent ils nous répondent qu'il faut passer par
le syndicat. Et nous leur répliquons que nous sommes un syndicat.
Ils ne savent pas trop quoi en penser... À New York, le pouvoir
syndical dans le bâtiment était traditionnellement lié
à celui des mafias. Juste après la guerre, dans les années
cinquante, le mouvement syndical était très fort et le pouvoir
a aidé ces mafias à prendre le pouvoir dans les syndicats
une façon d'affaiblir les communistes et la gauche syndicale
tout en maintenant un contrôle sur les ouvriers. Ça a duré
un temps. Depuis, les capitalistes se sont aperçu que ce contrôle
n'était plus nécessaire, dune part parce que les travailleurs
étaient très passifs et, dautre part, parce que ces
syndicats étaient devenus des machines très lourdes et très
chères, imposant de fortes charges aux entreprises. Autrement dit,
elles ne servaient plus les intérêts du capitalisme. Lautre
jour, je parlais avec un copain plombier qui travaille dans une grande
entreprise. Le patron les a réunit et leur a dit : " Désormais
vos salaires passent dans la catégorie B. Si vous n'êtes
pas contents vous pouvez partir. " La catégorie B étant,
bien entendu, celle des salaires les plus bas. Ce copain me disait que
ses collègues exprimaient le regret que la mafia ne les protège
plus. Car la protection de la mafia leur assurait un pouvoir de négociation
syndical ! La mafia comme syndicat ! Cette histoire est plutôt triste,
car elle montre le manque de confiance des travailleurs dans leur propre
force collective. Ils ont besoin d'une force extérieure pour les
protéger.
Nous voici revenus à la discussion sur le fonctionnement des syndicats.
À ce propos, je pense à la grande campagne nationale, lancée
au cours de l'été de 1996 par la centrale AFL-CIO. Des jeune
étudiants ont été envoyés faire de la propagande
syndicale dans certaines régions des États-Unis, surtout
dans le Sud, où le taux de syndicalisation est très bas.
Je ne sais pas ce que tu en penses, mais moi je suis très critique.
Je crois même que ça part dune démarche cynique.
Tu ne vas pas me dire qu'un gosse qui sort de l'université connaît
mieux les problèmes du travail que quelqu'un qui travaille ou qui
a travaillé. Pourquoi n'ont-ils pas pris dix mille prolos au chômage,
qui ont une expérience de l'exploitation, pour aller faire ce travail
de propagande ? Je suis sûr que beaucoup y seraient allés
même gratis.
Q. - Je suis daccord. Je crois que ça part aussi d'une
vision élitiste de la société : ceux qui ont une
éducation savent ce qui est bon pour les autres. En fait, ces jeunes
étaient plus faciles à manipuler par la bureaucratie. Il
ne fallait surtout pas perdre le contrôle de la campagne et même
de faire naître l'idée que les gens peuvent s'organiser eux-mêmes.
Et ça, les syndicats nen veulent pas. On ne peut pas être
naïf à ce point. En même temps qu'elle lançait
ce projet, l'AFL-CIO a à peine soutenu limportante grève
du journal Detroit Free Press qui a finalement été perdue,
comme elle avait tout fait pour saboter, il y a quelques années,
la grande grève de Hormel, dans l'industrie de la viande du Middlewest.
Aujourd'hui, les conditions de travail dans ce secteur ressemblent à
celles du début du siècle et les patrons utilisent des travailleurs
clandestins et non syndiqués. Cette campagne pro-syndicale était
de la pure démagogie !
K. - Tu parles de grève. Attention ! Aujourd'hui on se lance parfois
dans une grève et on fini par perdre l'énergie collective
qui est déjà faible. On se heurte souvent à un mur
et la démoralisation s'accroît. Aujourd'hui l'objectif doit
être avant tout de s'organiser ! Comment le faire et pourquoi le
faire ? Voilà les questions. Si les syndicats avaient vraiment
voulu organiser ces travailleurs, ils auraient procédé différemment.
Ils auraient fait appel à d'autres ouvriers, pas à des étudiants
qui sont là de passage. Comme tu le dis, lidée de
réveiller chez des milliers de travailleurs la confiance en eux-mêmes
dérangeait plutôt quautre chose. Il y avait aussi un
autre danger dans cette campagne. On allait donner à ces jeunes
l'illusion que le syndicat est l'organisation où il faut s'investir.
Dans quelques années, ils auront perdu cette illusion. La générosité
dune génération de jeunes gens sera gaspillée,
alors qu'elle aurait pu devenir une force. Cest peut-être
aussi une façon de détourner les énergies du mouvement
étudiant. Ça ne m'étonne pas que le New York Times
ait fait la promotion d'un tel projet. Dailleurs, du moment qu'ils
trouvent ça bien, moi je me méfie...
Q. - Puisqu'on parle de la jeunesse... Tu connais certainement les
clichés sur les jeunes Chinois surdoués à lécole.
Est-ce que tu étais un bon élève ? Et les mauvais,
que deviennent-ils ?
K. - Oui. J'étais très bon élève. Mes parents
travaillaient dans un atelier clandestin. Et ils me disaient tout le temps
que ceux qui travailleraient bien à l'école allaient pouvoir
se sortir de ce merdier. Voilà l'idée : s'en sortir ! C'est
ce que les ouvriers disent à leurs enfants toujours. J'ai fait
mon service militaire. J'ai joué au Yankee en Allemagne pendant
quelques mois... Je suis ensuite retourné aux études. C'était
une université de l'État de New York et il y avait là
bon nombre de professeurs engagés, de gauche. Moi, le jeune homme
tout frais sorti de l'armé, je me suis trouvé entouré
d'étudiants actifs politiquement.
Q. - Dans l'armée tu ne t'étais pas posé de questions
? Tu as sûrement rencontré du racisme ?
K. - Me poser des questions ? Oui, mais pas trop. Le racisme anti-Chinois
est moins fort que le racisme anti-Noir. Et puis je ne suis pas un bagarreur
et je me lie facilement. On m'aimait bien, quoi. Bien sûr, j'ai
ressentis le racisme. Je vais te dire ce que j'ai appris dans l'armée,
moi. Tu connais tous ces films sur l'armée américaine, avec
des soldats méchants, des brutes. Ce que j'ai compris cest
que le problème ce ne sont pas les mauvais soldats. Après
tout, c'est normal quil y ait toujours quelques brebis galeuses.
Dans une armée, le danger ce sont les bons soldats. Car ce sont
eux qui rendent une armée efficace. Des mecs comme moi ! Des gars
sympa, propres, qui obéissent aux ordres. Nous n'allons pas voler
et violer. Oh que non ! Mais c'est notre acceptation de la discipline
qui fait l'armée. Ce sont les bons qui permettent aux mauvais de
faire le sale boulot : " Rechercher et détruire ", comme
ils disent. Ça prend du temps à décoder tout cela.
Je disais que javais été un bon élève.
Mais j'ai été aidé surtout par le fait que j'avais
lesprit ouvert. Une fois à lUniversité, jai
compris que les idées de ceux qui m'entouraient étaient
justes. Voilà comment je suis devenu activiste du Centre des ouvriers
chinois.
Q. - Est-ce-que les jeunes fréquentent le Centre ?
K. - Il y a des jeunes qui passent dans le centre. D'autres viennent avec
leurs parents. Je dirais que l'attraction des gangs me semble moins forte
aujourd'hui, du moins à Chinatown. De tout façon, même
lappartenance à un gang est une forme de révolte.
Tu ne rentres pas là dedans dans le but de tuer ou de vendre de
la drogue. Ça vient après, malgré toi, quand la révolte
est récupérée par les gens du crime organisé.
Cest comme les travailleurs mécontents qui s'attaquent aux
immigrés. Ils se trompent d'ennemi. Tu sais, dans cette jungle
les travailleurs ne sont pas toujours des gens gentils. Ils s'égorgent
souvent entre eux. Et leurs gosses ne sont pas différents. Nous
essayons de mettre sur pied quelques projets pour aider ces gosses à
donner un sens positif à leur révolte. C'est difficile car
ils sont en rupture avec leurs parents. Ils ont honte pour eux. La honte
remplace la peur au fur et à mesure qu'ils grandissent. Alors pour
ce qui est du cliché des gosses chinois tous bons élèves,
je vais te faire une révélation : cest faux ! Sauf
que, socialement, on ne voit que ceux qui réussissent, les autres
sont invisibles. La pression familiale est très forte : c'est tout
ou rien. Dans les années 60 et 70, beaucoup d'immigrés chinois
venaient de la classe moyenne ; cétaient des gens éduqués
et leurs enfants réussissaient à l'école. C'est en
train de changer. L'immigration est aujourd'hui plus pauvre, la pression
de la rue et du travail est plus forte, de plus en plus de gosses suivent
mal.
Q. - Concevez-vous de collaborer avec d'autres centres ouvriers, dans
d'autres communautés ?
K. - Bien sûr. Nous sommes toujours partants pour travailler avec
dautres groupes de travailleurs, noirs, blancs ou latinos. Ce travail
doit être fait ! Souvent ça ne fonctionne pas bien. Je l'ai
appris par expérience. Une chose est le travail des activistes
et une autre est la vie quotidienne du travailleur moyen, même révolté.
La plupart des travailleurs ne se mettent pas en avant. Jamais ! À
moins qu'ils soient forcés de le faire. Quant ils le font, ils
le font pour des objectifs précis, immédiats. Le travail
du Centre, notre travail, consiste à les aider à dépasser
ces limites, qu'ils se donnent eux-mêmes. Les aider à élargir
leur horizon. Une fois qu'ils y parviennent mon expérience me dit
qu'ils s'engagent très fort, et ils y mettent une partie du peu
de temps libre que leur reste. Car ils y trouvent une réponse à
des questions qu'ils se posent depuis toujours : " Pourquoi je vis
ainsi, sous cette pression ; pourquoi je subis ces injustices ? "
Tant qu'ils ne sont pas arrivés à ce stade, il est difficile
de leur demander de participer à des actions plus larges. Ils raisonnent
toujours en termes défensifs, égoïstes : " Ce
n'est pas moi qu'on attaque ; ce n'est pas mon affaire. " Alors quen
fait c'est leur affaire ; en attaquant l'autre on les attaque eux aussi.
Dépasser ces limites est un énorme boulot. Il faut partir
de la lutte immédiate. Dans le bâtiment, par exemple, les
liens avec les travailleurs noirs se font facilement car, finalement,
ils travaillent ensemble. Mais, souvent, ces coalitions sont artificielles,
elles ne correspondent pas à une réelle unité à
la base. Ce sont des coalitions dorganisations. Les séparations
entre les différentes communautés de travailleurs constituent
une des bases du pouvoir capitaliste. Cela étant, nous sommes convaincus
que la tâche première de notre activité est de développer
l'organisation de la lutte à lintérieur de la communauté.
Notre but est d'étendre le feu à la base de la pyramide
sociale. Ce feu est important car il prend dans les piliers de la société.
La communauté des travailleurs chinois constitue un de ces piliers.
En plus, nous représentons des valeurs nécessaires au système
: nous sommes disciplinés, soumis, nous travaillons dur. C'est
l'image officielle, dominante, du travailleur chinois. Tout ce qui est
écrit sur le socle de la statue de Confucius, à l'entrée
de Chinatown. Ce n'est pas par hasard qu'ils l'aient mis là. Les
médias expliquent toujours que c'est culturel...
Un jour, j'avais été invité pour parler de notre
activité dans une école d'un quartier noir. Une jeune-fille
de treize ans me dit : " Je vous envie ! Nous devrions prendre exemple
sur vous. " . " Qu'est-ce-que tu veux dire par là ? ",
lui ai-je demandé. " Nous devrions être moins fiers,
nous devrions travailler plus dur et accepter d'être moins payés.
" Voilà pourquoi nous devons brûler ce pilier, détruire
cette image. Car elle joue dans les deux sens. Elle alimente aussi la
xénophobie. Comme en France, d'après ce que je sais. Les
autres travailleurs rejettent les immigrés en disant : " Tu
viens travailler pour rien, me faire concurrence, fous le camp ! "
Le jour où on apprendra que les travailleurs chinois sont en lutte
pour le salaire minimum, alors là, peut-être quon nous
regardera différemment.
Le système donne à chaque communauté une fonction
de pilier idéologique. Les Noirs justifient les mesures sécuritaires,
les Chinois représentent les valeurs du travail, et ainsi de suite.
À partir du moment où ces valeurs et ces fonctions sont
niées par la lutte, les fondements du système en sont ébranlés.
C'est pourquoi ça ne nous dérange pas de faire un travail
centré sur Chinatown. Ce que nous faisons ici aura nécessairement
des répercussions au-delà, sera retransmis ailleurs. Parfois
les gens de l'extérieur ne comprennent pas bien notre démarche.
Quelqu'un disait que nous sommes spécialisés dans la communauté
chinoise... Ils te collent facilement une étiquette. Même
dans la presse de gauche traditionnelle, nous trouvons souvent un paternalisme
qui s'explique par une attitude dogmatique envers les syndicats. Pour
les journaux, les Centres ouvriers ne peuvent être que des organisations
de deuxième niveau qui s'occupent de ces pauvres travailleurs des
communautés minoritaires.
Q. - Ce la tient peut-être aussi au fait quon considère
les syndicats comme la seule forme d'organisation possible de la classe
ouvrière.
K. - Le syndicat fonctionne dans certaines conditions historiques et dans
des secteurs bien précis de la production. C'est tout ! Cela ils
ne le comprennent pas. Ils en font un dogme, une religion. Cest
Marx lui-même qui a dit : " Je ne suis pas marxiste ! "
La contribution de Marx a été une meilleure compréhension
du capitalisme, de sa dynamique, de son fonctionnement. Il a surtout montré
que ce système était instable. De plus le capitalisme d'aujourd'hui
n'est plus le même, il a changé. Par exemple, je ne crois
pas que Marx aurait pu imaginer le dégré de contrôle
idéologique que le système a atteint, les nouvelles fonctions
de l'État. Mais ça ne veut pas dire non plus qu'il se soit
trompé. Ce mec vivait en 1848 ! Il ne s'agit pas de mettre en question
son génie ni ses intentions. Je dis seulement que nous devons être
souples dans la façon de penser et chercher des outils nouveaux
pour mener une bataille qui se déroule dans une situation nouvelle.
Sinon nous le payerons cher. Aujourd'hui les syndicats nous empêchent
d'aller plus loin.4. Manhattan, New York, 30 avril 1997.
C'est lheure du casse-croute de midi et il y a foule sur les trottoirs.
Dans le piquet organisé par le Centre des travailleurs latinos,
nous sommes une bonne dizaine à crier :" Boycottez le Jackson
Coffee Shop ! ". Parmi nous, il y a Francisco, le plongeur colombien
qui s'est fait virer parce qu'il exigeait d'être payé au
tarif légal. La cafétéria se trouve sur Broadway,
après Times Square, entre la 44 e et la 45e rue, au milieu de la
zone plutôt aisée du Theatre District. Deux flics surveillent
notre petit groupe, faisant en sorte qu'on ne bloque pas l'entrée
du café. C'est un pays libre, ce qui veut dire que nous ne sommes
pas libres d'empêcher le Jackson Coffee Shop de faire des affaires.
Qu'il paye ses travailleurs latinos moins que rien, c'est aussi sa liberté.
Et ceux qui ne comprennent pas, ou qui trouvent tout ça révoltant,
sont tout aussi libres de le penser du moment qu'ils ne bloquent pas la
porte du café. Voici pour la leçon de science politique.
À l'intérieur, le patron et la caissière nous lancent
des regards furibards. Pourquoi ne seraient-ils pas libres de nous tirer
de dessus ? Ça peut s'envisager, et même se défendre,
légalement parlant. Les autres employés, tout aussi latinos
et mal payés que Francisco mais plus apeurés que lui, baissent
les yeux. La clientèle réagit selon ses humeurs de classe.
Un Monsieur cravaté s'écrie : " Plus jamais je ne mettrais
les pieds là-dedans ! " On applaudit, évidemment !
D'autres font comme s'ils ne nous voyaient pas. D'autres encore nous découvrent
à la sortie
: " Si j'avais su... " ou " Je
m'en fous, vous êtes des communistes et de mauvais Américains
". C'est selon. Tout en gueulant, nous distribuons aussi des tracts
où lon raconte la révolte individuelle de Francisco
contre ce négrier. Les Blancs cravatés nous évitent,
les Black et les Latinos les prennent systématiquement, parfois
avec un sourire de connivence. Un postier qui relève une boîte
à lettres, vient nous saluer, prend quelques tracts et adresse
toute une bordée d'injures homophobes au patron du café.
Là on ne sait plus très bien s'il faut applaudir ou non...
Les deux flics rôdent toujours, défendant la liberté
du commerce et, derrière les baies vitrées, le patron est
de plus en plus en colère. Ça ressemble au dégré
zéro de la lutte de classes mais, de toute évidence, tout
ce foin, la rage et la détermination des gens du piquet, la réaction
plutôt favorable des passants, tout cela gêne. Très
digne, Francisco remercie ceux qui sont venus.
Le Centre des travailleurs latinos se trouve sur la 3e rue, juste avant
le croisement avec l'avenue B, dans lEast Side de Manhattan
le vieux quartier de la gauche new yorkaise, là même où
le P.C. américain avait jadis réussi à élire
des conseillers municipaux. C'est peu dire ! Le communisme d'État
ayant accouché du capitalisme sauvage, l'ancien local des staliniens
américains, un peu plus à l'ouest sur la 3e rue, est devenu
un bar à la mode, le bien nommé KGB où lon
peut écouter de la poésie moderne tout en regardant les
photos de Brejnev accrochées au mur. D'autres, plus en phase avec
la révolte qui gronde toujours, gardent pignon sur rue. Ainsi la
librairie anarchiste, Books & Politics, au 50 de l'Avenue B et, un
peu plus loin, le Nyoricain Café, , lieu vivant du jazz latino.
C'est dire combien le Centre des travailleurs latinos est en bonne compagnie.
Mais Manuela, une des activistes du Centre, est tellement occupée
qu'elle ne fréquente pas le KGB, nentre jamais au Books &
Politics et est à peine au courant du programme du Nyoricain Café.
Après maints rendez-vous et annulations, elle a finalement réussi
à nous consacrer une heure.
M. - Le Centre des travailleurs latinos est une organisation qui travaille,
comme son nom lindique, avec des immigrés dAmérique
latine. Nous menons un travail déducation, de formation et
dorganisation. Nous nous occupons aussi des divers problèmes
quotidiens de la communauté. Quelle différence y a-t-il
entre un centre ouvrier et un syndicat ? Le syndicat soccupe avant
tout des questions de travail, de la signature des conventions collectives
dans une usine ou une branche spécifique dactivité.
Laction du Centre, au contraire, sétend à lensemble
des conditions de vie de limmigré. Des raisons concrètes
expliquent cette différente orientation. Les nouveaux immigrés
ont des activités variées et diverses. Le travailleur qui
vient au centre nest pas le travailleur ou louvrier classique,
établi dans un métier, avec un salaire protégé
par une convention collective. Cest quelquun qui change tout
le temps dactivité, qui est polyvalent. Aujourdhui
il travaille dans le bâtiment, demain dans un restaurant, après-demain
dans le nettoyage, un autre jour encore il vend des fleurs, ou, tout simplement
il est sans travail... Il doit trouver des réponses à toutes
sortes de problèmes. Comme le nouvel immigré, un Centre
ouvrier doit être " flexible ", comme ils disent. Nous
devons pouvoir travailler avec une personne qui est aujourdhui ouvrier
dindustrie et demain chômeur. Cest là que la
question de la communauté entre en ligne de compte. Car, au delà
de sa flexibilité, ce travailleur est avant tout un immigré
qui a des problèmes de logement, décole pour les enfants,
qui doit faire face à la violence de la police, affronter les réseaux
du commerce de la drogue, etc. Très souvent ce sont des personnes
qui ne dominent pas la langue officielle qui est langlais. Je parle
pour moi aussi... Très souvent ces travailleurs ne possèdent
pas de papiers. Bref, il y a tout un ensemble de problèmes qui
les rendent très vulnérables, surtout à partir du
moment où ils cherchent à sorganiser. Le Centre a
pour objectif de leur apporter confiance et sécurité, de
les aider à faire face.
Q. - Ny a-t-il pas danger que le Centre devienne une énième
organisation dassistance sociale ? On vient au Centre pour demander
conseil et soutien ou est-ce quon y vient pour participer à
une activité collective ?
M. - Il est pour nous fondamental que le Centre ne devienne pas une agence
daide sociale. À chaque fois que quelquun débarque,
nous tenons à lui expliquer nos principes. Tout dabord, le
Centre na pas pour vocation de faire les démarches et les
actions à la place des gens. Notre but est de les soutenir, et
ensuite de leur montrer comment ils peuvent agir par eux-mêmes.
Nous insistons beaucoup là-dessus. Il ne suffit pas de connaître
ses droits, il faut savoir comment les exercer. Nous avons, par exemple,
un service dassistance juridique. Nous insistons toujours auprès
du travailleur qui a recours à ce service sur le fait quil
est important quil récupère son argent, mais que,
par la suite, il est tout aussi important quil participe aux activités
du Centre, aux activités dorganisation et de solidarité.
Nous encourageons toute action collective qui puisse permette au travailleur
davoir plus de contrôle sur sa propre situation et sur ce
qui se passe autour de lui. Lidée est de faire comprendre
aux travailleurs quils doivent sengager. Le Centre ce ne sont
pas ceux et celles qui y travaillent, le Centre cest eux. Est-ce
que lidée passe ? Au début ça a été
difficile car il y a toujours une méfiance : qui sont ces gens
? qui est derrière eux ? pourquoi tiennent-ils ce discours ? Lentement,
ça change, on a plus de confiance, on participe plus aux activités.
Celui ou celle qui a vu son problème résolu revient plus
tard avec ses amis et ses amies, ses camarades de travail. Il y a une
fidélité qui se crée.
Q. - Daprès toi, comment expliquer cette méfiance
et cette réserve ? Est-ce que les travailleurs craignent dêtre
manipulés politiquement ou est-ce tout simplement parce quil
y a une réticence à agir collectivement ?
M. - Plusieurs facteurs jouent. Ceux que tu as mentionnés et un
autre encore que tu as oublié. Il sagit souvent de personnes
qui nont pas de papiers et qui craignent de participer à
des activités dans un lieu quelles connaissent mal. Limmigré
sans papiers est naturellement très réservé. Certes,
il y a une énorme méfiance vis-à-vis des éventuelles
manipulations par les groupes politiques qui se cacheraient derrière
le nom du Centre. Cette préoccupation est très forte. Seule
laction commune peut aider à comprendre comment nous fonctionnons
et quels sont les buts du Centre.
Les femmes sont majoritaires dans le Centre. Environ 80 % du comité
directif et de léquipe de travail sont des femmes. Le Centre
est une organisation non-gouvernementale et notre financement se fait
essentiellement par les aides et les subventions de fondations ou de groupes
communautaires. Depuis peu, nous cherchons à diversifier ce financement,
car nous ne voulons pas trop tomber sous la dépendance des fondations,
religieuses ou autres. Nous voulons aussi développer le côté
associatif, avec des cotisations des membres et des fonds ob |