Je chante le corps critique - chapitre IV

LA DÉNUDATION PUBLIQUE DU CORPS

samedi 16 février 2008.
 

On trouvera ci-dessous le quatrième chapitre de Je chante le corps critique, dont les chapitres précédents et suivants sont accessibles en cliqaunt dans le cartouche « Dans la même rubrique », en haut à droite de cette page et ici l’introduction.


JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE EST DISPONIBLE EN LIBRAIRIE DEPUIS LE 10 SEPTEMBRE 2008.

Il est publié aux éditions H&O (cliquez sur "H&O Littérature").

Introït

Spontanée ou contrainte, punitive ou festive, l’exhibition publique du corps dénudé n’est pas une invention contemporaine, loin s’en faut. On se montre nu au Moyen Âge, dans les campagnes comme en ville, dans les rues comme dans les églises.

Dans les cas d’adultère, le charivari prend parfois la forme de « courses à corps nus ». Ainsi, selon les Coutumes de Clermont-Dessus (Lot-et-Garonne) au XIIIe siècle, « les coupables devront parcourir la ville tout nus, la femme marchant la première, tenant le bout d’une corde attachée aux testicules de l’homme et criant : “Quiconque se conduira ainsi, ainsi sera traité”. Dans le Lyonnais, la femme adultère devait courir nue après une poule jusqu’à ce qu’elle l’ait attrapée [...]. Dans le Languedoc, au XIIIe et XIVe siècles, la femme adultère devait parcourir nue les rues du village, tout comme son amant [1] ». Ajoutons que l’homme risquait d’être fouetté par les femmes qu’il rencontrait. On voit que le charivari n’est pas, à l’origine, le joyeux chahut carnavalesque que son sens moderne pourrait suggérer. Il est d’abord un rappel, souvent extrêmement violent, à une loi archaïque dont la mise en scène utilise la nudité non seulement comme humiliation imposée mais comme image conjuratoire du chaos. La femme adultère du Lyonnais qui court après la poule tient symboliquement le rôle masculin du coq, mais l’inversion des rôles est ridiculisée par la nudité à laquelle l’oblige le groupe - le plus souvent, les « jeunes gens » c’est-à-dire les hommes célibataires. C’est en général lorsque les autorités légales paraissent s’être soustraites à la loi archaïque que le charivari les conteste.

& Des pratiques similaires peuvent être constatées en Inde au début du XXIe siècle. Elles sont cependant dénoncées par les organisations féministes ou de défense des droits de la personne et donnent lieu à des poursuites. J’en relève deux exemples. En 2001, dans l’État d’Orissa, des jeunes hommes du village de Pithagola enlèvent une femme à son domicile, en l’absence de son mari mais en présence de ses proches, la déshabillent et la mutilent (maimed her) avant de la promener à travers les rues au son des tambours ; ils lui reprochent une liaison extraconjugale avec un jeune homme du village. Dix-sept personnes sont arrêtées. En 2004, dans l’État de Bihar, Nirmal Devi, une femme de la caste des Dalits a été tondue, torturée et promenée nue dans son village par des hommes de caste supérieure sous le prétexte qu’elle avait refusé de travailler chez eux comme domestique et entretenait une liaison avec un étranger. La dépêche du Times of India fait allusion à une affaire semblable, le mois précédent [2]. &

Le Concile de Nantes, en 1491, interdit aux prêtres de participer à une autre forme de stigmatisation collective violente et sexiste, la fête des Innocents, célébrée le 28 avril. On surprend dans leur lit les « innocentes », que l’on fesse à la main ou à l’aide de tiges de bouleau. Les ministres du culte doivent cesser « de se répandre désormais dans les maisons de la ville, et d’arracher les personnes de leur lit [...] pour les conduire nues par les rues et les placer ensuite, avec de grands cris, sur les autels, dans les chœurs des églises et ailleurs [3] ».

Norbert Elias parle, à propos du Moyen Âge allemand, d’une « ingénuité en matière de nudité » qui ne disparaîtra que progressivement à partir du XVIe siècle, subsistant plus longtemps dans les habitudes populaires : « Combien de fois le père, dévêtu et habillé d’un seul caleçon, ne gagne-t-il pas avec sa femme nue et ses enfants nus, par les étroites ruelles, la maison des bains [4]. »

Au XVe et XVIe siècles, la nudité est courante et de bon augure lors des cérémonies officielles, notamment lorsqu’un noble personnage fait son « entrée » dans une ville. C’est le cas à Paris pour l’entrée de Louis XI, en 1471, et celle d’Anne de Bretagne, en 1484.

Le chroniqueur Pierre de L’estoile rapporte que « le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions, auxquelles il y a grande quantité d’enfants, tant fils que filles, hommes et femmes, qui sont tous nuds en chemises, tellement qu’on ne vit jamais si belle chose, Dieu merci. Il y a de telles paroisses où il se voit plus de cinq ou six cens personnes toutes nues ». Le 14 février suivant, jour de Mardi gras, plus de six cents adolescents participent, nus, à une procession. Les ligueurs catholiques, partisans du duc de Guise « semblaient persuadés que de telles manifestations devaient calmer le ciel et ramener la paix [5] ».

L’Occident chrétien se divertit également de la vue du corps dénudé des esclaves, que l’on peut utiliser et mettre en scène selon son bon plaisir. « Ainsi, à Palerme, fut instituée à la fin du XVe siècle la course des esclaves : le 15 août, pour célébrer la fête de la sainte patronne, les “esclaves nègres” devaient faire une course dans les rues de la ville “nus, sans chemise, sans porter sur eux chose aucune [6]”. »

Peu à peu proscrite des cérémonies officielles et religieuses, la nudité publique subsiste de manière plus marginale. En 1727, on légifère contre les vagabonds qui se baignent nus dans la Seine « empêchant les femmes d’aller au bain et les blanchisseuses de travailler [7] ». Un siècle plus tard, Victor Hugo célèbre, dans Chanson en canot « les femmes bien faites, la Seine et les grandes chaleurs ».

1. Corps morcelé, corps désiré

Après un XIXe siècle pudibond, la deuxième partie du XXe siècle et le début du XXIe voient s’exhiber en public de nouvelles parties du corps féminin, dénudation accompagnée de divers moyens de signalisation (bijoux, lingerie) destinés à la renforcer et à compliquer un système de signifiants érotiques impliquant le « devant » et le « derrière », le nombril [8], les reins, l’anus et le sexe, selon des modalités que nous allons évoquer.

La mode du maillot de bain deux pièces - baptisé « Bikini » par son créateur Louis Réart, du nom de l’atoll du pacifique où venait d’exploser une bombe atomique, en juillet 1946 - a mis une dizaine d’années à imposer le dévoilement des nombrils féminins, que des gouvernements islamistes prohibent aujourd’hui, en Malaisie par exemple, au grand dam de l’industrie touristique. Elle permit, dans les années 70, l’organisation dans la toujours puritaine Amérique de concours de plages où étaient sélectionnés les plus beaux nombrils [9]. En octobre 1971, Diane Peterson, une étudiante de Miami (Floride) fut récompensée par un « bijou de nombril » qui décora doublement son ombilic de reine.

La mode récente des jeans taille basse et des tee-shirts courts (fin XXe - début XXIe) révéla aux chalands des villes ce que seuls les baigneurs pouvaient contempler. Nous verrons que les administrations municipales ont engagé une guérilla sans conviction ni espoir contre l’inéluctable débordement des mœurs de plage sur la vie urbaine. Notons que cette mise à nu plus ou moins bien tolérée sera ratifiée par l’apparition du nombril sur une nouvelle gamme de poupée Mattel, les « Flavas » (2003), équivalent hip-hop des Barbie qui, elles, affichaient un ventre vierge de toute cicatrice.

La banalisation totale de l’exhibition du nombril pour le piéton occidental ne doit pas faire conclure hâtivement à l’insignifiance de ce centre de l’anatomie. D’ailleurs, au moment où Diane Peterson voyait son nombril distingué, les médias espagnols étaient contraints de masquer rigoureusement tout ombilic, en application d’une censure qui ne prit fin qu’après la mort du dictateur Francisco Franco, en 1975. L’exemple venait d’une démocratie : aux États-Unis, au début des années 1920, la censure cinématographique est confiée à William H. Hays, qui donnera son nom à un « code » qui proscrit l’exhibition du nombril (y compris, par exemple, celui de Tarzan dans les bandes dessinées). On sait que l’épouse du susdit obtiendra le divorce au motif que son mari tentait, depuis le début de leur union, de la pénétrer par le nombril [10].

Cette confusion de lieu éclaire la phobie de M. Hays, fixé sur certaines représentations infantiles de la naissance et du coït. Elle éclaire aussi, plus largement, les correspondances érotiques entre nombril et érotisme.

Dans le Cantique des cantiques (VII, 3), le nombril est comparé à une coupe : « Ton nombril est une coupe dans laquelle le vin aromatisé ne manque pas ! » La métaphore fait mentir par avance le dicton selon lequel « il y a loin de la coupe aux lèvres ». La coupe ombilicale attire au contraire le baiser de l’amant(e) qui vient se désaltérer à une source miraculeuse, d’où sourd perpétuellement un vin parfumé. Et de cette coupe/source à la source dissimulée sous les lèvres du sexe, il n’y a qu’un geste.

Tibon relève dans plusieurs traditions l’usage, symbolique ou pratiqué, de la cavité ombilicale comme « brûle-parfum » et donc comme appât olfactif. « Son nombril pourrait contenir une once de musc, le plus suave des parfums », dit la Schéhérazade des Mille et Une Nuits. Tibon ne s’intéresse qu’au nombril féminin, mais on trouve également dans le Jin Ping Mei [11], roman érotique chinois du XVIe siècle, la mention de l’usage de l’ombilic masculin comme réceptacle d’un onguent aphrodisiaque, fenqui gao, littéralement « pommade à cacheter le nombril », qui augmente les forces viriles. Associé aux tenues et aux danses jugées lascives et provocantes, le nombril se retrouve dans l’expression contemporaine joumbax out ou « nombril dehors », mélange de wolof et d’anglais qui désigne au Sénégal les filles portant des habits courts et moulants [12].

Nu, le corps féminin signale l’ouverture vaginale par la pointe de flèche de la toison pubienne. Recouverte par le slip du bikini, cette flèche de fourrure, préservée ou non par sa propriétaire, est redoublée ou remplacée par le triangle de tissu. Nous avons vu comment, dans le corps à corps des amants, le nombril - qui figure parfois un clitoris très ressemblant - attire les lèvres vers le sexe. Hormis les nombrils profonds et en amande qui reproduisent de manière stylisée un vagin impubère, le froncement qui caractérise la plupart des ombilics évoque davantage l’anus que le vagin. Le moment est donc venu de nous pencher sur la correspondance devant/derrière précédemment évoquée.

Inspiré des maillots de bains brésiliens et des tenues des danseuses de revue, le string (ficelle, en anglais) avoue par son appellation même le but qu’il se fixe : mettre en valeur les fesses, laissées nues par un dos de culotte réduit à un cordon de tissu passé entre elles, et qui relie la ceinture à la partie avant du slip. La nécessité même d’adapter cette bande étroite ou ficelle à la ceinture du string mène à remonter sur les reins ladite ceinture par rapport à celle d’une culotte classique. Ainsi le string, et l’absence de couverture des fesses, ne se signalent pas, ou pas seulement, par l’absence de traces d’une culotte sous le pantalon [13], mais par un triangle de tissu sur les reins, révélé par le moindre mouvement : paquet ramassé, objet saisi sur une étagère en hauteur, etc.

Cette figure géométrique nous est familière, mais le string la déplace à l’arrière du corps, la flèche de tissu n’indiquant plus le vagin mais l’anus.

La force d’entraînement de la publicité est telle que des centaines de milliers de jeunes filles et de femmes ont, dans un temps très court, adopté une lingerie qu’elles auraient jugée quelques mois plus tôt, malcommode et vulgaire.

Logé au creux de l’ensellure lombaire, le triangle arrière du string n’est pas sans évoquer une selle miniature. Lorsque l’on sait que le sillon fessier est appelé « sourire de Vénus » et que l’on parle de « string “fil dentaire [14]” », on voit qu’il est loisible de filer une métaphore équestre en considérant le string comme un mors. On peut se demander si ce mors est destiné à diriger le désir masculin ou celui de la femme. Une publicité pour la lingerie Aubade (2003) ferait pencher pour la première hypothèse : une femme de dos abaisse son pantalon sous ses fesses, dévoilant un string à ceinture de dentelle. La légende dit : « Leçon n° 54 : Gérer son stress ». Il s’agit, bien que le message soit obscur - « Pas de panique, tu n’auras qu’à suivre la flèche » ? - de contrôler le désir de l’homme. Cependant, je serais porté vers une hypothèse moins aimable par un rapprochement avec l’une des postures de la pornographie contemporaine. Elle consiste, pour un homme placé derrière une femme, à étirer vers l’arrière les commissures des lèvres de celle-ci à l’aide de ses deux majeurs qui font office de mors, mettant ainsi à nu sa dentition, en une caricature chevaline de sourire. Cette manière d’abêtir la femme, monture et plus belle conquête de l’homme, est d’autant plus révélatrice qu’elle ne prend pas comme cible ou moyen les parties génitales et ne procure à l’« écarteur » aucune satisfaction physique. J’en retrouve l’écho dans le harnachement du string.

& Je relève dans Elle (21 novembre 2005), une publicité pour une montre Gucci baptisée « The Horsebit watch », soit « la montre mors de cheval » (et non « la montre mors », comme indiqué en français ; bit eut suffi, qui signifie mors). Peut-être a-t-on reculé au moment d’assumer tout à fait la métaphore d’un mors posé à la femme, animal dont la course emballée est à la fois souhaitée et redoutée. Le sens demeure, d’autant que la « montre mors » est portée par un bras nu qui occupe toute la verticalité de la page et retient cuisses et mollets, également nus, pliés et serrés dans une position de fermeture. Qu’elle « prenne le mors aux dents » - oublie le temps et les apparences (la montre) - cette femme se fera cavale et cavaleuse pour son propriétaire/dresseur. &

Ajoutons que, pas plus que le nombril, les reins ne sont une zone érotiquement et symboliquement neutre du corps. Dans la Bible, le prophète Jérémie s’adresse à Yahvé qui « sonde les reins et les cœurs » (Livre de Jérémie, XI, 20). La charge érotique, sodomitique pour être précis, induite par l’association reins/fesses/anus, alimente aussi bien les procès faits aux Templiers, accusés (peut-être à tort) de pratiques homosexuelles [15], que l’inspiration d’un Serge Gainsbourg dans une chanson à succès (« Je vais et je viens, entre tes reins [16] »). Elle a fait préférer à certains traducteurs le verbe « scruter [17] ». Passons sur le sens premier (fouiller) qui ne rend pas le geste beaucoup plus convenable et retenons le sens moderne : regarder avec attention. Yahvé aurait aujourd’hui fort à faire, scrutant ce que beaucoup de jeunes femmes laissent entrevoir de leurs reins : « Les femmes veulent le petit bout de tatouage qui dépasse, dans l’aine [sic] ou au creux des reins », remarque un tatoueur interrogé par le journal Libération, tandis que les organisateurs d’un salon de la « décoration corporelle » estiment que la clientèle des tatoueurs est majoritairement féminine et que les reins figurent (avec l’omoplate et la cheville) parmi les parties du corps demandées dans 90 % des cas [18]. Les affiches de promotion du film Serial Noceurs (The Wedding Crashers, David Dobkin, USA, 2005) érigeaient en slogan un nouveau préjugé machiste : « Règle n° 11 : Un tatouage en bas du dos... la voie est libre. »

Dans le film eXistenZ (1999), David Cronenberg insiste - lourdement - sur l’association reins/anus/sexe. Menacée de mort, une créatrice de jeux de rôles virtuels fuit dans et hors du réel en compagnie d’un jeune homme. Contrairement à l’héroïne, ce dernier n’a jamais « joué à un jeu » (on dit en anglais « to play sex ») et ne s’est pas fait greffer de bioport sur les reins. Il s’agit d’une espèce de prise destinée à recevoir un ombicâble relié à un organisme étrange, élaboré à partir d’œufs d’amphibiens et d’ADN de synthèse, matrice du jeu [19]. Bref, le garçon est vierge et argue d’une « phobie de la pénétration chirurgicale ». Entraîné par les circonstances et l’intérêt qu’il porte à la créatrice, il se laissera poser un bioport. La première fois ( !) que la jeune femme y branche un ombicâble, elle utilise un lubrifiant en vaporisateur : « Les ports sont parfois étroits, je ne veux pas te faire mal ». Pour la deuxième pénétration, jugeant le bioport masculin « excité », elle mouille simplement son doigt de salive avant de l’introduire. Le garçon se cabre. La troisième fois, elle utilise un tube de lubrifiant affectant la forme d’un étui de rouge à lèvres. De son côté, le jeune homme ne pourra se retenir de mettre la langue dans le bioport de sa compagne, prélude à une scène de sexe moins virtuelle, quoique sommaire. Le port d’entrée des mondes virtuels reste ancré dans l’humanité du corps jouissant et désirant, dont il évoque à la fois l’anus, le nombril, le sexe et la bouche.

« Aux yeux des garçons, le string réduit les jeunes filles à leur postérieur [...]. Après, on s’étonne que les adolescentes soient victimes d’attouchements ou de violences sexuelles », déclarait l’ancienne ministre social-démocrate Ségolène Royal, qui se félicitait que des chefs d’établissements scolaires interdisent le string [20]. On connaît au moins un mouvement de protestation [21] : des lycéennes que l’on avait contraintes à enfiler des tee-shirts couvrant leur nombril et leurs reins, sont venues en cours la semaine suivante vêtues de longs tee-shirts blancs. Cette blancheur symbolisait probablement pour elles une horrible uniformité, mais encore une virginité désincarnée, sans « marques » (vêtements ou piercing) ni cicatrices, dépourvue de signalisation, donc de sens. Cette effrayante absence de sens est souvent conjurée par une abondance de logotypes commerciaux, mais aussi, de manière plus impliquante, plus incarnée, par une infinité de signes inscrits dans ou sur la peau : tatouages, piercing et inclusions diverses, exhibition du nombril, du string, etc. En octobre 2003, Xavier Darcos, ministre délégué à l’Enseignement scolaire évoquait dans plusieurs médias le port du string et un éventuel « retour à l’uniforme [22] ». Se gardant de prôner la réintroduction des blouses (oubliées depuis mai 1968), le ministre estimait « normal qu’on demande aux jeunes filles, surtout lorsqu’elles commencent à être désirables, de faire en sorte qu’elles ne provoquent personne », formule qui épuise - dans l’éloge du maintien bourgeois - la définition du machisme. Plus finement, il proposait de s’inspirer de pays étrangers (Canada notamment), où les jeunes gens sont contraints de porter « un grand tee-shirt siglé d’un slogan rappelant à chaque élève qu’il est en classe et non dans la rue » (en général, le nom ou le logo de l’établissement, éventuellement accompagné de sa devise).

La blouse prétendait effacer ou au moins dissimuler les différences de classes. Impossible aujourd’hui de défendre le tee-shirt au nom d’une égalité vestimentaire quand les élèves de familles modestes s’astreignent plus que les autres à arborer les marques à la mode, tandis que les jeunes de familles aisées adoptent volontiers le « no logo », la récupération et le mélange des styles. On peut décoder les tenues vestimentaires selon l’appartenance sociale, mais non arguer de la honte qu’éprouveraient les enfants de pauvres à porter des haillons : seuls les riches se le permettent. Le tee-shirt aux armes du collège, lui, singe les modes de reconnaissance marchands et sportifs. Si l’élève en blouse est supposé partager à égalité avec ses camarades la condition de mineur enseigné, le tee-shirt « siglé » fait de l’élève un supporteur, enrôlé de force, de son école.

C’est la loi qui emprunte ici les séductions du commerce et de la compétition sportive, non celle des « sociétés contre l’État » décrites par Clastres, inscrite sur « un espace non séparé : le corps lui-même [23] », mais au contraire la loi de l’État, jetée comme une bure sur les corps, leurs signaux érotiques et leurs pastiches de signes tribaux.

Au Congo Brazzaville, au début de l’année 2004, le string est utilisé comme prétexte par la police pour exercer des vexations machistes à l’encontre des femmes. Les agents impliqués dans une opération baptisée « Espoir », destinée à lutter contre le grand banditisme, ont reçu des autorités la mission annexe - et compensatrice - de faire la chasse au string. Admonestations, « amendes », obligation de suivre des cours d’instruction civique (sic), interpellations et détentions sans contrôle dans les commissariats, coups et sévices pour les récalcitrantes : les flics de Brazzaville s’en donnent à cœur joie. Le ministre de la Sécurité et de la Police assure ne rien savoir de cette entreprise [24]. Le 24 octobre de la même année, ce sont les flics du Congo Kinshasa voisin qui pourchassent les femmes dans les rues, parfois secondés, semble-t-il, par des bandes de très jeunes gens. Mais cette fois, il suffit de porter un pantalon pour être agressée et laissée demi-nue après lacération et déchirement de l’inconvenant vêtement. Une douzaine de policiers seront inquiétés pour avoir mené une opération qu’aucune autorité ne veut assumer. « La ministre de la Condition féminine et de la Famille [...] encore moins. Celle-ci reconnaît simplement avoir projeté [...] une campagne de sensibilisation et de moralisation sur l’habillement de la femme congolaise [25]. » Vieille antienne, ici déclinée au féminin, de l’excès regrettable d’une violence légitime, qu’une allégeance spontanée aurait prévenue.

Tandis que nombre d’établissements scolaires, y compris publics, interdisent aux filles la jupe au-dessus du genou, un lycée professionnel d’Ille-et-Vilaine organisait en mars 2006 une « Journée de la jupe », visant à inspirer aux jeunes mâles le « respect » de leurs condisciples femelles : une jeune fille les jambes à moitié dénudées n’est pas (nécessairement) une putain. L’information, captée au fil d’une émission de radio, ne précisait pas si le respect se mesure à la longueur de la jupe, ce que les interdits précédemment cités donnent à croire. L’un des sous-entendus de cette opération est que le pantalon fait l’objet d’un choix féminin contraint : soucieuses de leur réputation, les filles renoncent par force au vêtement qui leur est « naturel », dénudant les jambes et ménageant symboliquement l’accès au sexe. Touchante est la sollicitude des éducateurs qui entendent réguler les rapports sociaux de sexe dans le sens d’une domination masculine tempérée, incarnant la civilisation occidentale par opposition à la pure barbarie des instincts mâles et aux fanatismes religieux venus d’Orient.

Considérons à nouveau la formule ministérielle citée plus haut : il ne peut être question de « rappeler à un élève qu’il est en classe et non dans la rue ». Il ne l’ignore pas. Pas plus que les estivant(e)s ne confondent le bureau de poste ou la place de l’église avec la plage, sous le prétexte qu’ils y flânent pieds nus, voire torse nu - ce qui se comprend pour les dames : seins nus. Des communes comme Saint-Tropez et Saint-Raphaël ont depuis des décennies prohibé la (semi) nudité en ville. La campagne, toute de sensibilisation préventive, menée en 2002 par la mairie de La Grande-Motte (Hérault) est exemplaire. Que remet-on au contrevenant à la première infraction ? Un tee-shirt, bien sûr ! Une affiche destinée au « mobilier urbain » l’explique naïvement : « Ici, il y a la plage, il y a la ville. En ville, je m’habille ». Un dessin représente un jeune homme dont le corps est partagé en deux dans le sens de la hauteur. À gauche, la plage : bras nonchalamment glissé derrière la tête, torse nu, slip de bain. À droite, la ville : tee-shirt, une main dans la poche du pantalon (long, autant que la photo permet d’en juger). Les lunettes noires soulignent la décontraction estivale commune aux deux situations. Le maire adjoint de la localité, « chargé de la communication », déclare benoîtement : « Nous faisons tout pareil la chasse aux déjections canines ou au vieux matelas déposés au bas des immeubles [26]. » Éclairante association entre le corps humain dénudé, les crottes de chien et les « encombrants » promis à la décharge.

Les motivations avancées par les autorités municipales varient selon les régions du monde. Aux États-Unis, plusieurs États ont adopté des lois interdisant les pantalons taille basse : Louisiane (2004), Virginie (2005). Le journal Libération décelait l’origine du « style flottant », selon l’expression américaine, dans la tenue des prisonniers, à qui l’on a retiré ceinture et lacets, laquelle aurait été adoptée successivement « par les rappeurs, puis les jet-setteurs [27] ». Si l’on suit la rhétorique ministérielle, il s’agit ici de rappeler au chaland qu’il n’est pas (encore) en taule, mais dans la rue. Passer de l’une à l’autre est hélas ! mésaventure courante, aux USA plus qu’ailleurs. Notons que s’il est convenable de se couvrir, il peut être interdit de le faire à l’excès. C’est ainsi que plusieurs régions d’Angleterre ont prohibé la capuche, dont les adolescents sont soupçonnés faire un usage dissimulateur, peu compatible avec les caméras de surveillance des magasins [28]. L’été 2003, la municipalité de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) prenait deux arrêtés à une semaine d’intervalle : l’un interdisant la mendicité, l’autre la circulation intra-muros « dans des tenues contraires à la décence et à la moralité publique », dont le torse nu et le maillot de bain [29]. On remarque la concomitance de mesures destinées à épargner aux honnêtes gens deux spectacles qui offensent également le regard : la pauvreté et la nudité. On se souviendra que d’autres édiles - à Toulon, par exemple, dans les années 1970 - réunissaient les deux catégories dans le même opprobre en prohibant, littéralement, les va-nu-pieds en ville. On devine là les scories de la haine des jeunes rebelles, beatniks et hippies d’abord, soixante-huitards contestataires ensuite. N’est-ce pas aussi une haine de classe qui, rageusement, tente de venger l’humiliation bourgeoise du Front populaire et son déferlement sur le littoral de milliers de « pue-la-sueur » ? Par parenthèse, on sourira de voir le tee-shirt, version mondialisée du « maillot de corps » dit encore « tricot de peau », dont l’emploi comme vêtement fit scandale dans les années 1950, promu rempart naturel de la pudeur et du bon goût.

Je trouve dans un mensuel gratuit intitulé La Baule plus (n° 17, août 2005) une illustration de l’usage de l’interdiction de la dénudation comme instrument de régulation de classe des populations. Interrogé par le magazine, le président d’une association de commerçants de La Baule (Loire-Atlantique) déplore que des arrêtés municipaux déjà anciens, dont l’un interdit « la promenade torse nu dans l’avenue [de Gaulle] », ne soient pas affichés et appliqués (un autre vise le déballage sauvage). Et comme on lui objecte que La Baule demeure « une station haut de gamme », il répond : « Oui, sur le plan immobilier. Cependant, si les arrêtés municipaux que je viens d’évoquer ne sont pas davantage respectés, nous risquons d’avoir une fréquentation plus populaire. C’est ce que nous voulons éviter : il y a des stations populaires, c’est très bien, mais ce n’est pas le but de La Baule. » Heureusement, les pauvres n’ont pas assez d’argent pour acheter les maisons des riches. Cependant, ils prennent un malin plaisir à déambuler dans des lieux publics dont « ça n’est pas le but ». Or, si on laisse les pauvres se promener dans les rues commerçantes des cités où ils ne peuvent résider, ils en feront fuir les habitants riches, c’est-à-dire les clients. Il faut donc créer un environnement hostile qui repoussera les pauvres vers les stations populaires « dont c’est le but ». L’interdiction du torse nu est un élément de cette stratégie.

La préparation des jeux olympiques est toujours, pour une capitale, synonyme de dévastation urbanistique et de ratissage policier. S’il ne reste à peu près rien des vieux quartiers de Pékin, méthodiquement rasés depuis plusieurs décennies, y subsistent encore de vieilles personnes, dont l’une des habitudes (masculines) est de bavarder, à la fraîche, ventre à l’air, sur le pas de sa porte. Peut-être au fait des dernières tendances occidentales en matière de décence urbaine, la municipalité de Pékin a organisé, à l’approche des jeux de 2008, une campagne de dénonciations sous la forme euphémisée d’un concours photographique, les clichés retenus étant publiés dans Le Quotidien de la jeunesse pour mieux stigmatiser le laisser-aller populaire [30].

Dans les usines d’un pays comme la France, au développement capitaliste modéré par un mouvement ouvrier jadis puissant, on impose aujourd’hui aux travailleurs de nouvelles règles de sociabilité, en particulier le tutoiement des chefs [31]. Cette stratégie paradoxale n’est pas tout à fait dépourvue d’efficacité, si l’on en croit la déclaration (bilingue) d’une ouvrière de l’usine Toyota de Onnaing (Nord) : « Tout le monde se tutoie. Les team leaders sont des members comme nous. Il sont là pour organiser le travail et nous aider [32]. »

Pour autant, un technicien qui s’obstine à venir travailler en bermuda (ici la boîte, pas la plage !) malgré les remarques de sa hiérarchie (toi pas comprendre ?), est tout simplement licencié (juin 2001), décision confirmée par le conseil des prud’hommes, par la cour d’appel puis par la Cour de cassation en 2003. On assiste ainsi à l’ajustement délicat de mécanismes de commandement qui ne renoncent pas à contrôler un corps par ailleurs de moins en moins impliqué dans la production [33]. On relèvera que l’entreprise acharnée à licencier Cédric Monribot pour cause de dénudation des mollets n’est autre que la Sagem, firme électronique engagée dans la fabrication des pièces d’identités biométriques. Où l’on vérifie que les techniques de pointe qui mettent en jeu le « corps identité » (notion sur laquelle nous reviendrons), ne sont nullement exclusives de pruderies dignes des précieuses ridicules.

Il est précisément intéressant de comparer les mesures évoquées ci-dessus avec celles que prennent ou préconisent les groupes religieux dans les territoires qu’ils contrôlent ou espèrent contrôler. En été, les groupes islamistes égyptiens couvrent d’affichettes les murs des villes côtières. L’une d’elle représente, sur fond de plage ensoleillée, une femme vêtue d’une longue robe en forme de tente. « Profitez de l’été, mais gardez votre voile ! », recommande le slogan. Il ne s’agit plus de distinguer la ville de la plage, mais au contraire de rappeler que la dissimulation du corps féminin vaut en tous lieux et en toutes saisons. Marque d’une plus grande résignation, un panneau accueille les visiteurs de l’église Saint Pierre de Montmartre. En un lieu légalement géré par le clergé catholique, on a renoncé à exiger des femmes qu’elles se couvrent la tête. Tel qu’il est rédigé, le texte paraît s’adresser surtout aux hommes : « N’entrez qu’en tenue correcte. Messieurs : tête découverte. Please no shorts or extravagant informals clothes (littéralement : vêtements extravagants et décontractés). » Des pictogrammes indiquent qu’il est interdit de fumer, de boire, de manger une glace ou un hamburger et d’être accompagné d’un chien. Visant la tête et les cuisses (archaïsme, à une époque où les riches ont adopté le bob et le bermuda...), le texte oublie de spécifier que le torse doit être couvert. Au fond, ce qui est visé le plus fortement - par l’image - c’est davantage le fonctionnement du corps comme instrument de plaisir (manger, boire, fumer) que son exhibition. Qui peut dire aujourd’hui ce qu’est une « tenue correcte » ? En revanche, un cornet de glace barré de deux traits rouges, voilà ce que tout le monde comprend.

D’avantage que la vague tentation d’un « retour à l’ordre moral », les phénomènes que nous venons d’évoquer illustrent, surtout dans les pays européens, des tentatives de re-territorialiser la loi et, du même coup, le corps [34]. Ces tentatives peuvent prendre des formes d’autant plus cocasses et violentes que, paradoxalement, elles heurtent de front une tendance contraire du système : frontières et distinctions s’estompent entre le temps du travail et celui du loisir, le lieu de travail et le lieu de vie (Internet, télétravail), entre les vêtements de ville et les vêtements de sport, etc. Les corps individuels sont construits/déconstruits par cette dynamique de déterritorialisation ; ils sont emportés par elle. Mais ils lui résistent aussi, incarnations d’une utopie érotique et nomade qui se glisse partout - d’autant qu’elle est privée de territoire propre et permanent, et qu’on la réprime lorsqu’elle tente de s’en créer, par exemple dans les squats.

Le « terroir » se débite en produits alimentaires et culturels, mais l’obligation de situer précisément un corps dans l’espace est réservée aux dominés. D’eux seuls, on exige de savoir à tout instant où ils se trouvent et qu’ils se conforment à la loi du lieu (plage ? usine ? ville ?). Carte de transport et d’identité magnétique ou biométrique, bracelets et puces électroniques, le pauvre doit pouvoir être localisé et suivi à la trace. La sophistication des technologies de contrôle alimente et renforce ainsi la tendance autoritaire des sociétés démocratiques, à laquelle la nouvelle « guerre mondiale » contre le terrorisme donne l’allure d’un « état d’exception permanent [35] ». De ce fait, le concept de corps d’exception dont Pierre Tévanian propose l’usage pour désigner, notamment, les immigrés issus des anciennes colonies et leurs enfants, risque d’être soumis à une banalisation accélérée [36].

D’ores et déjà, le pauvre, fût-il « citoyen », ne doit jamais savoir où se trouvent ses interlocuteurs. L’usine est dans le Nord, le siège social aux Canaries, le propriétaire en Floride, le gérant en fuite. Je téléphone, sans le savoir, au Maroc, pour me faire expliquer le mode d’emploi traduit du suédois d’un appareil fabriqué à Singapour pour une marque française. La pensée des marchandises vole de continent en continent. Le capital abolit le territoire - puisqu’il occupe toute la terre - mais répugne à le montrer. Délocalisation et déterritorialisation font l’objet de mensonges minutieux et infantiles : les opératrices marocaines (bac + 2, sous-payées) du centre d’appel d’une firme française savent le temps qu’il fait à Paris et s’expriment sans accent. On leur attribue des prénoms chrétiens, comme naguère aux gens de maison recrutés dans les colonies.

Le monde est « mondialisé », disent les nigauds. Et la mer ? démontée, capitaine ! Et la terre ? terrorisée, mon général ! Au travailleur, au chômeur, au citoyen, on dit que tout a changé. Il doit en conséquence savoir s’adapter, répondre aux convocations de l’Agence pour l’emploi et absorber sans barguigner des légumes génétiquement modifiés. Cependant, qu’il ne s’inquiète de rien puisque rien n’a changé : il y a des bêtises à Cambrai, de la saucisse à Morteau et des chefs au sommet de l’État.

Mondialisé, allons donc ! C’est mondialysé qu’il faudrait dire. La puissance schizogène du système est telle qu’il est malaisé d’y décider si tout est possible mais rien n’est permis ou si, « au contraire », tout est permis mais rien n’est possible. On conçoit que l’entendement humain soit bien près d’un point de rupture, soumis à la permanente dialyse cérébrale des médias (au sens récent : séparation, épuration). Et comment s’étonner qu’il soit porté, pour éviter la dialyse - cette fois au sens médical ancien d’épuisement pathologique - à toutes les extrémités : effacement du corps par anorexie, suicide ou toxicomanie ; reconstruction du corps par boulimie, culturisme ou automutilations ? Ainsi toutes les approches mènent décidément à cette constatation que le corps moderne est à la fois lieu et territoire, arme et champ de bataille. Nous allons bientôt en étudier d’autres exemples, où se retrouvent la violence et la cocasserie, dans les manifestations de rue qui utilisent le corps dénudé comme étendard et comme moyen. Mais d’abord, observons comment le corps de la femme se trouve une fois de plus, notamment à propos de l’allaitement maternel, l’enjeu de la morale et de l’économie.

Topfree versus Nestlé

Depuis la dernière décennie du XXe siècle, des femmes militent, aux États-Unis et au Canada principalement, pour le droit de se mettre torse nu lorsqu’elles le souhaitent, à égalité avec les hommes, privilégiant ainsi une stratégie féministe par rapport à des arguments « naturistes ». En 1996, Kayla Sosnow est arrêtée alors qu’elle se promène torse nu avec un ami, dans un parc national en Floride, et placée en détention plusieurs semaines. Elle a créé l’association TERA (Topfree Equal Rights Association), basée au Canada [37], soutenue par l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU). En 1992, des militantes ont obtenu que la pratique féminine du torse nu soit légalisée dans l’État de New York et, en 1998, trois femmes poursuivies pour « exhibition indécente » dans l’Idaho ont bénéficié d’un non-lieu. Malgré ces avancées partielles, il est peu probable que l’égalité des droits soit prête d’être reconnue, au moins aux États-Unis [38]. En effet, même la fonction maternelle, exaltée par les systèmes machistes, ne représente pas toujours, aux yeux des activistes moralisateurs et des législateurs, une justification suffisante à la dénudation d’une poitrine féminine. Allaiter hors de chez soi est souvent le prétexte de brimades policières ou privées ; des femmes sont expulsées d’un supermarché (USA), d’une bibliothèque (France, « interdit d’introduire des aliments »), voire de la Chambre des député(e)s (Australie, « pas d’”étranger” admis en séance »). Il était donc logique de faire de l’allaitement collectif et en public un mode de manifestation ; il est baptisé nurse-in aux États-Unis [39].

L’idée de l’allaitement déclenche, quant à son principe ou à sa mise en œuvre, des accès d’hystérie autoritaire et antisexuelle. « Les Citoyens contre l’allaitement au sein », association américaine créée en l’an 2000, militent pour l’interdiction totale de ce « rituel primitif » : « La femme éprouve du plaisir durant cette expérience érotique de type oral, qu’elle impose, dès sa naissance, à son enfant innocent [40]. » Les mères qui continuent d’allaiter leurs enfants, à la demande, durant les premières années de leur vie encourent également les foudres des pédagogues refoulés et des tribunaux. En l’an 2000, une Américaine qui donnait le sein à son fils de cinq ans fut dénoncée par sa baby-sitter à la Protection de l’enfance. Le garçon lui fut retiré pendant presque un an et placé dans une famille d’accueil.

S’agissant de l’allaitement réputé « tardif », on lira fort à propos le témoignage d’une agricultrice du Morbihan, mère de deux enfants :

« Anna et Martin ont passé une grande partie de leur tendre enfance sur mon dos (jusqu’à 18 mois environ). Je pouvais ainsi aller chercher les vaches pour la traite, faire les fromages et yaourts, les travaux de construction (maçonnerie, menuiserie...), les livraisons dans les magasins [...]. Anna et Martin ont testé tous les endroits de la ferme pour téter : aussi bien en plein champ, dans la fromagerie qu’au milieu des vaches. Quiconque arrive à l’heure de la traite quand Martin est en train de téter est bien surpris et amusé par ce qu’il voit...

« Allaiter, c’est bien sûr très pratique quand les enfants sont petits : à n’importe quel moment, n’importe où, il y a toujours du lait bien chaud sans rien à préparer. C’est un grand gain de temps pour le travail et une pause agréable pour la maman. Mais quand les enfants sont plus grands, ça devient encore plus précieux. Un petit bobo, nul besoin d’aller chercher quelques granules ou une pommade : une tétée et c’est réglé. Un gros chagrin : une tétée-câlin. Une petite faim ou soif : une tétée et ça repart. Si tous les malheurs du monde pouvaient se résoudre si facilement, ce serait fantastique...

« Anna a eu 5 ans il y a un mois, anniversaire à partir duquel nous avons décidé d’arrêter l’allaitement. J’avoue que malgré les câlins, je me trouve parfois un peu désemparée devant des gros chagrins [41]. »

L’action des militantes américaines a permis, malgré les fortes résistances évoquées plus haut, qu’une trentaine d’États adoptent une loi protégeant les femmes qui allaitent, y compris en public. Le texte voté dans l’Idaho (1993) donne une idée, par sa précision préventive, de la maniaquerie des adversaires de l’allaitement : « Une mère peut allaiter son enfant dans tout endroit, public ou privé, indépendamment du fait que le mamelon du sein soit ou non caché [42]. »

Le scandale provoqué par la dénudation en direct du sein droit de la chanteuse Janet Jackson sur la chaîne de télévision CBS, en 2004, est un autre symptôme, tragi-comique, de l’obsession pudibonde du sein. Michael Powell, président de la Commission fédérale de la communication se déclarait « outré qu’un tel spectacle ait pu être présenté à 85 millions d’Américains et leurs familles [43]. » Sans doute, le fait que le sein exhibé - le mamelon coiffé d’un bijou en forme d’étoile - appartienne à une femme noire a-t-il contribué chez maints spectateurs à l’évocation de « rituels primitifs ». Mais les prudes voient le sexe partout, aussi la chaîne NBC supprima-t-elle à tout hasard une scène de la série Urgences, dans laquelle on pouvait apercevoir furtivement la poitrine d’une malade âgée.

Moins de la moitié des femmes allaitent leurs enfants dans les pays dits du tiers-monde ; cette proportion est encore plus faible si l’on considère l’ensemble de la planète. Ce recul massif de l’alimentation naturelle des nourrissons, notamment après la deuxième guerre mondiale, a des conséquences en terme de mortalité infantile et de malnutrition : on considère qu’un million et demi de nouveau-nés meurent chaque année du fait de l’abandon de l’allaitement maternel [44]. Divers facteurs y contribuent, dont l’infériorité de tous les substituts industriels en terme d’apport nutritif et de protection immunitaire ainsi que la mauvaise stérilisation des biberons et de l’eau.

C’est sans doute un des indices les plus remarquables de la mainmise idéologique des grandes firmes capitalistes sur la vie et la santé de l’espèce humaine et, particulièrement, de la dévalorisation de soi que la majorité des femmes ont intériorisée. D’incessantes recommandations de la part d’organismes gouvernementaux ou internationaux, bénéficiant de la caution de la science officielle, semblent impuissantes à contrecarrer la propagande des grands groupes pharmaceutiques et agro-alimentaires qui s’appuie, outre sur des budgets publicitaires colossaux, sur le dégoût féminin induit d’un « corps animal ». S’y ajoutent les manœuvres intéressées ou caractérielles pour dissuader les femmes qui souhaitent allaiter leurs bébés, qu’il s’agisse de best-seller psychologisant ou d’intimidation individuelle. En 2005, dans une crèche de l’Ouest de la France, la directrice déconseille à une salariée de prendre des pauses pour nourrir son bébé au motif que cela multiplierait les séparations douloureuses [45]... À Lyon, un médecin responsable de plusieurs établissements décrète qu’en tant que « produit biologique » le lait maternel doit être « décontaminé » dans un lactarium, puis - étant donné le coût du traitement - racheté par la mère [46] ! Comment mieux persuader aux femmes qu’elles doivent payer pour ce qu’elles sont ? Et comment s’étonner qu’elles préfèrent acheter très cher le confort supposé d’une alimentation industrielle et désincarnée ?

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a adopté en 1981 un Code international de commercialisation des substituts au lait maternel, que les grandes firmes concernées se sont empressé de contourner comme l’a montré une enquête menée en 1996 sous l’égide d’une organisation de surveillance de l’alimentation maternelle (Interagency Group on Breastfeeding Monitoring ; IGBM) à laquelle participe l’UNICEF. Le lait industriel représente une dépense importante pour les femmes : 6 % du salaire minimum en Allemagne, 26 % en Pologne, 264 % au Nigeria. C’est corollairement une source de profits colossaux : « Si tous les enfants d’Arabie Saoudite étaient allaités ne serait-ce qu’une semaine de plus, les fabricants de lait industriel verraient leurs bénéfices baisser de 2, 25 millions d’euros par an [47]. » Nestlé, qui commercialise à lui seul 40 % des laits industriels, dispose d’un budget publicitaire égal au budget total de l’OMS. On comprend que, même minimalistes, les recommandations de l’Agence nationale française d’accréditation et d’évaluation en santé (ANAES) concernant l’allaitement dans les six premiers mois de la vie de l’enfant (mai 2002) ont peu de poids. D’autant que la France n’avait toujours pas ratifié (en avril 2008) la convention n° 183 de juin 2000 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur la protection de la maternité qui réaffirme dans son article 10 le droit à des pauses journalières d’allaitement ou à une réduction de la durée quotidienne du travail, sans diminution du salaire [48]. Aux États-Unis, les obstacles mis à l’allaitement maternel sur les lieux de travail servent en outre de prétexte à des centaines de licenciements chaque année.

2. Le nu manifeste

L’utilisation de la nudité comme moyen de protestation ou d’affirmation s’est surtout étendue à partir des années 1960 du XXe siècle, même si elle s’inscrit dans le prolongement du mouvement naturiste, condamné à la discrétion voire à la clandestinité. Ni la relative banalisation de la nudité dans les manifestations politiques et artistiques des années 1960 et 1970 (festivals, campings, etc.) ni son omniprésence dans la publicité et la production pornographique n’ont émoussé l’attrait qu’elle exerce à la fois sur les militant(e)s et sur les médias.

Je propose, après quelques remarques générales, une catégorisation des usages de la nudité dans les manifestations, non pour enfermer un geste dans l’une des catégories - elles se recoupent - mais pour dégager aussi complètement que possible les divers sens de comportements trop souvent envisagés dans des registres réducteurs : potache, spectaculaire ou égrillard.

Ces catégories sont au nombre de sept : le nu ironique-obscène ; le nu transgressif-festif ; le nu transgressif-dramatique ; le nu adjuvant ; le nu calicot ; le nu graphique ; le nu pornographique.

J’utilise un corpus d’une cinquantaine d’exemples durant la période 1999-2005, parmi les centaines qui ont été recensés ou qui pourraient l’être [49]. Aucun grand rassemblement international, du type contre-sommet du G8, ne se déroule sans que des manifestant(e)s utilisent la nudité. Certaines associations, comme People for Ethical Treatment of Animals (PETA) y recourent presque systématiquement, faisant de la nudité (au moins partielle) une quasi-signature.

Une fois mis à nu, le corps conserve sa puissance symbolique. Il peut être édénique et festif ou illustrer la misère et la faiblesse. La double métaphore qu’il incarne alors peut être implicite, chez des paysans de l’État de Veracruz au Mexique, ou verbalisée, par des pacifistes aux États-Unis et des archéologues en France : la nudité représente le dénuement et la vulnérabilité. Dans tous les cas, le moins de vêtements, et de la règle sociale plus ou moins hypocrite qu’ils représentent, apporte un plus de sens et de vérité. Par surcroît, les manifestant(e)s nu(e)s retournent contre la société ou telle de ses parties la stigmatisation [50] que la morale dominante leur inflige. « Nous voulions, dit un “cyclonudiste” d’Auckland (Australie) en février 2005, attirer l’attention sur l’indécente exposition des habitants aux gaz d’échappement des automobiles. Ce qui est réellement indécent, c’est que 250 personnes meurent chaque année dans cette ville du fait de la pollution automobile. » Une jeune femme qui manifeste devant un magasin de la chaîne de prêt-à-porter GAP, à Calgary (Canada), en juin 2002, déclare que « l’exploitation par l’entreprise est indécente. C’est cela la vraie pornographie. » Une manifestante anti-G8 à Lausanne (Suisse, mai 2003) porte inscrite sur la peau du dos la formule suivante : Shame on G8 ! Et sur les fesses : Not on me. Ce qui signifie littéralement : « La honte soit sur le G8 ! Elle n’est pas sur mon cul ». Cesar Del Angel, du Mouvement paysan des 400 villages de la province de Veracruz (Mexique) explique le mécanisme de retournement de la stigmatisation via l’opinion publique :

« Voir nos femmes âgées en photo dans les journaux fait de la peine. Mais je crois que les politiciens qui se foutent de nous sont encore plus humiliés lorsque les gens comprennent où nous en sommes [51]. »

À la différence de groupes stigmatisés, comme les personnes qui se prostituent (cf. chap. III), les manifestant(e)s qui se dénudent ne sont pas nécessairement dans une situation ou n’exercent pas une activité qui entraînent une stigmatisation d’habitude. Ils et elles choisissent de se mettre ponctuellement en situation de transgression, donc d’encourir une stigmatisation, afin d’illustrer leur situation ou celle d’autres êtres vivants (animaux à fourrure, par exemple), afin de retourner la stigmatisation contre leurs adversaires. Je risque ma peau, dit la manifestante, et je la montre au public ; c’est vous, gouvernement ou industriels du vêtement ou militaires qui devriez en concevoir de la honte.

Grace Knight, une chanteuse australienne qui a organisé des manifestations nues contre la guerre en Irak, considère l’aspect positif du geste de se mettre nu(e) :

« Dans cette vulnérabilité il y a aussi une somme terrible de force, une formidable source de puissance [52] ».

Même si elle peut avoir un impact à l’instant où elle est menée, la manifestation nue s’adresse en général aux médias, intermédiaires jugés inévitables pour atteindre le public [53]. On peut manifester dans la rue - on convoque alors les journalistes - ou se dévêtir dans un endroit isolé. Dix scientifiques américain(e)s désireux de s’associer aux protestations contre la guerre en Irak posent nu(e)s près de leur base, en Antarctique ; envoyée sur Internet, la photo peut être vue du monde entier [54].

Les hommes ne naissent pas libres et égaux dans leurs corps ; les femmes encore moins. Lorsqu’une manifestante du Nord-Est de l’Inde déclare « notre colère nous a débarrassées de nos inhibitions », elle témoigne d’une transformation autrement profonde que l’adhérente d’une association naturiste anglaise qui ôte ses vêtements dans une manifestation pacifiste. Accessoirement, se coucher dans la neige pour dessiner le signe de la paix ou poser nu du côté du Pôle Sud n’est pas exactement la même chose que retirer son soutien-gorge sur une plage brésilienne : la performance physique s’ajoute à l’éventuelle victoire sur la honte de soi et aux risques de répression. Par ailleurs, il est différent de dessiner le mot peace sur la pelouse d’un parc désert et de forcer, nues, les portes d’un palais de Justice. Cependant, même en l’absence de risque particulier, se dénuder peut être ressenti comme un geste impliquant, à forte valeur symbolique. Une archéologue, seule femme d’un groupe mixte à s’être déshabillée sur le parvis de l’opéra Garnier à Paris, en juin 2003, s’en explique :

« Nous avons montré que nous étions prêts à risquer notre peau, quelque part, en la montrant. Ce que le gouvernement fait nous touche dans notre chair. [...] Ce geste vous touche tellement qu’il faut que la cause que vous défendez soit devenue un problème intime pour aller jusqu’au bout [55]. »

Presque toujours collective, la manifestation nue est - comme toute entreprise de mobilisation - un corps à corps librement consenti. Plus que d’autres modes de mobilisation, elle soude les participant(e)s qui, pour faire corps, acceptent d’abord de se regarder nu(e)s, et d’être sous le regard éventuellement inamical du monde extérieur, dans le dépouillement de leur nudité. « L’indécence, dit l’archéologue citée plus haut, n’est que dans le regard de certains. Il y a des allusions foireuses mais aussi des gens qui vous soutiennent. »

Le corps à corps est parfois épidermique : on se touche, on se tient par les bras ou les épaules pour former une chaîne, on se couche les un(e)s contre ou sur les autres pour dessiner des lettres. Lorsque des femmes se dénudent entre elles, c’est probablement parce qu’elles accordent une valeur particulière à ce geste lorsque pratiqué dans la non-mixité ou simplement parce qu’elles sont plus à l’aise. Lorsque des hommes se dénudent entre eux, c’est en général qu’ils veulent éviter que des femmes (leurs épouses, le plus souvent) en arrivent à ce qu’ils considèrent comme une extrémité pénible.

Le nu ironique-obscène. L’une des plus anciennes pratiques notées au cours des manifestations consiste, souvent pour une personne isolée, à tourner le dos aux forces de l’ordre, policiers ou militaires, et à relever sa robe ou baisser son pantalon afin de montrer son cul [56]. Il me semble, sans pouvoir trancher, que ce geste est attribué à des femmes dans certains récits du début du XXe, tandis que, pour ma part, je ne l’ai vu pratiquer que par des hommes au cours des trente dernières années. Ainsi, durant une manifestation de protestation contre l’état d’urgence décrété par le gouvernement français après quinze jours d’émeutes dans les banlieues, deux manifestants toulousains montrent leur cul aux CRS. Bien qu’ils mettent, lors de leur comparution, leur geste sur le compte d’un abus d’alcool et qu’ils affirment avoir été frappés par les policiers qui les ont arrêtés, la procureure de la République réclame contre eux une peine de prison ferme. L’un est condamné à trois mois, l’autre à deux mois [57]. La dénudation postérieure est aussi l’arme du vaincu, tel ce Texan condamné en mars 2003 à huit ans de prison pour coups et blessures qui montre son cul au juge et à l’assistance, et écope aussitôt de six mois supplémentaires [58]. Baptisé mooning dans les pays anglo-saxons (de moon, par association cul/lune), le geste de montrer ses fesses a trouvé une application d’une nouvelle ampleur dans certaines manifestations collectives. Ainsi, en juin 2000, devant Buckingham Palace, à l’initiative d’un Mouvement contre la monarchie. Par ailleurs plusieurs mass mooning ont été projetés contre George W. Bush sans qu’il m’ait été possible de vérifier s’ils ont eu lieu. En mai 2001, au Brésil, des militants politiques ont montré leurs fesses pour protester contre la corruption des politiciens. En 2002, James Albert Ernest Togo, un jeune aborigène de 20 ans, était poursuivi devant un tribunal australien pour avoir montré son cul à un plein car de policiers. Selon son avocat, l’incident reflétait les mauvais rapports entre la minorité aborigène et la police, tandis que le procureur estimait que reconnaître à ce geste le statut d’acte politique, revendiqué par l’accusé, aurait sapé l’autorité des forces de l’ordre. Et pourquoi pas aussi, ironisait-il, remplacer le kangourou par une paire de fesses sur le blason de l’Australie [59] ...

Le nu transgressif-festif. Je choisirai comme premier exemple représentatif de cette catégorie, les manifestations de femmes contre l’interdiction des seins nus sur la plage de Copacabana à Rio (Brésil) en 2000. Sur la photo dont je dispose, les jeunes protestataires sortent de l’eau, souriantes, seins nus, et brandissant des pancartes portant des slogans tels que « À bas le sexisme, vive l’hédonisme », accompagné du A cerclé des anarchistes [60]. En effet, la nudité (se) manifeste parfois presque « pour elle-même » - on se met nu(e) pour pouvoir l’être - et c’est le regard de la société qui produit une augmentation de sens. Les manifestant(e)s veulent maintenir vivace la nudité dans les espaces où elle a été tolérée et l’imposer dans certains autres, dont on veut la bannir. Le phénomène est sensible sur les campus américains où la nudité est acceptée comme un élément occasionnel du folklore étudiant. Un nouveau règlement pudibond dans un établissement d’enseignement supérieur à Bennigton College dans le Vermont (USA), en 2004, déclenche un mouvement de protestation et des exhibitions. L’« équipe de course à poil » (Hamilton streaking team) organise une sorte de rallye nu dont les étapes sont douze campus de la région [61]. La nudité envahit également la rue, à l’occasion de fêtes païennes. En 2001, la municipalité de Seattle (État de Washington) tente une campagne de dissuasion contre les cyclonudistes qui ont pris l’habitude de se mêler à la parade annuelle du solstice d’été. À Austin (Texas), c’est à l’occasion du mardi gras, en 2001, que des incidents ont lieu, attribués par la police au fait que de jeunes femmes juchées sur les épaules de leurs amis ont exhibé leur poitrine, « ce qui rend les hommes agressifs ». L’annonce que toute récidive l’année suivante sera punie d’amende entraîne une manifestation de « désobéissance civile » que Caroline Estes, son organisatrice, baptise tit-in (tit signifiant téton), finalement autorisée et surveillée par la police :

« La véritable ironie de la situation, dit C. Estes, c’est que nous étions moins de 50 manifestantes surveillées par une centaine de policiers anti-émeute. C’était une vision irréelle, à la manière de 1984 [de G. Orwell], d’une Amérique dans laquelle je ne veux pas vivre. [...] Les seins nus ne provoquent pas de rixes, la testostérone et l’alcool si [62]. »

À l’origine, le fait d’exhiber ses seins est compris par les auteures du geste comme une aimable particularité du folklore local, qui distingue Austin des autres villes, et dont la prohibition violerait les droits civils des femmes. C’est la réaction de la police qui donne une dimension politique à l’incident puis à leur réaction.

Remarquons ici que le geste particulier d’exhiber sa poitrine une fois montée sur les épaules d’une tierce personne, en général un homme, s’est rencontré par exemple lors des rassemblements célébrant la victoire de François Mitterrand en 1981. Il était désigné (à Rennes, au moins) par l’expression « offrir un buste à la République », par référence à l’iconographie et à la statuaire qui représente souvent la République sous les traits d’une femme à la poitrine plus ou moins dénudée.

En 1998, Debbie Moore et Nina Shilling, deux habitantes de Berkeley (Californie) ont été jugées en vertu d’une réglementation municipale adoptée cinq ans plus tôt interdisant de montrer ses parties génitales ou ses fesses en public, au-delà de l’âge de 10 ans. Toutes deux faisaient partie d’une troupe baptisée « X-Plicit Players » qui donnait des spectacles de rue incluant, à l’occasion, la nudité totale ou partielle des comédien(ne)s. Les deux femmes ont fait valoir que la nudité publique était partie intégrante de leur liberté d’expression artistique, tandis que D. Moore, 23 ans à l’époque, ajoutait qu’elle faisait usage de son corps dénudé comme d’une « antenne pour percevoir les sentiments intimes » de ses interlocuteurs. Les jurés décidèrent d’acquitter les contrevenantes, par dix voix contre deux, ce que D. Moore interprétait comme un refus de « criminaliser [leur] corps ». N. Shilling faisait remonter leur pratique de la nudité publique au mouvement contre la guerre du Golfe, en 1991, à San Francisco, auquel elles avaient participé nues, le corps recouvert de peintures. Il s’agissait alors, selon N. Shelling, « d’attirer l’attention sur le corps humain vulnérable et ce qui lui advient dans les guerres où l’on gaspille son propre corps et l’on détruit le corps des autres [63] ».

Nous retrouvons des préoccupations voisines chez les 3 000 personnes qui manifestent nues à San Francisco, le 3 octobre 1999, pour incarner le « dénuement » de l’humanité face aux risques nucléaires liés au bug informatique que l’on redoute à l’occasion du passage à l’an 2000 [64]. Et encore dans la déclaration d’une porte-parole de la Coordination des collectifs cyclonudistes d’Aragon (avril 2004), qui illustre la combinaison délibérée de plusieurs thèmes : l’affichage insolent de la fragilité corporelle et l’affirmation d’un corps « naturel » et mobile, sans normes ni pudeur, enjeu et outil de la lutte sociale :

« Pourquoi nues ? Parce que nous nous sentons nues devant le trafic à cause du manque de respect des conducteurs, du manque d’intérêt des gouvernants. Avec la nudité nous montrons la fragilité de nos “carrosseries” (notre propre corps). En plus nous montrons notre corps avec naturel, sans pudeur, en supprimant les tabous par rapport à notre physique, imposés par la mode et l’avarice de l’industrie transnationale textile. En bref, nous affrontons le trafic urbain, le corps nu sur la bicyclette étant la meilleure [manière] de défendre notre dignité et de vivre la lutte sociale [65]. »

Les défenseur(e)s des droits des animaux manifestent souvent nu(e)s. En Uruguay, six garçons et filles se déshabillent malgré une température peu clémente et arborent une banderole proclamant : « Plutôt aller nu(e) qu’utiliser des fourrures ». C’est le slogan de l’association PETA [66], déjà citée ; ses militant(e)s ont une longue pratique de la nudité publique, dont ils ne rechignent pas à négocier le degré avec les autorités, quitte à se rhabiller partiellement. Si deux jeunes femmes se déshabillent entièrement à Pékin (octobre 2002), lors d’une démonstration sur les Champs-Élysées parisiens, les manifestants, garçons et filles, portent des cache-sexe sur lesquels est inscrit : « Non à la fourrure, oui à l’amour ». Manière, sans doute, de suggérer que l’amour réchauffe autant que les fourrures animales. PETA est en effet une des rares organisations utilisant la nudité militante à tenir un discours érotisé, que l’on qualifiera de soft. À Boise (Idaho) en juillet 2004, un couple hétérosexuel se livre, « en tenue légère », à une espèce de flirt public, considéré par la police locale comme une manifestation politique et autorisé en tant que tel. Le garçon et la fille « se font des mamours » dans un lit installé sur un trottoir de la ville. Il s’agit pour PETA de promouvoir une alimentation excluant tous les produits d’origine animale (et non la seule viande), en affirmant que « les végétaliens (ou végans) font de meilleurs amants [67] ». Les militantes de PETA, elles, font d’excellents mannequins, choisies selon les critères de recrutement des agences, toujours minces, grandes et épilées. En 1999, PETA a d’ailleurs diffusé une affiche représentant une jeune femme, cadrée du nombril à mi-cuisses, dont l’épaisse fourrure pubienne dépasse largement d’un bikini et le slogan « Fur Trim. Unattractive », ce qui peut se traduire par : « Même bien taillée, la fourrure c’est disgracieux ! » On voit l’adhésion parfaite de PETA aux valeurs et aux codes de l’érotisme masculin dominant, mais on remarquera surtout sa difficulté, communes à d’autres défenseurs des animaux, à user du registre pourtant choisi de l’identification du corps humain (féminin de préférence) à l’animal. Entre 2001 et 2004, des militantes de PETA ont mené campagne dans des dizaines de villes américaines contre la manière dont sont traités les animaux de cirque. À chaque fois, une jeune femme s’est enfermée dans une cage où elle ne tenait qu’accroupie ou à quatre pattes, son corps nu (à l’exception d’un slip) peint à la ressemblance d’une fourrure de tigre. Au-dessus de la cage ou brandie par des manifestants, une banderole porte le slogan suivant : « Les animaux sauvages ne sont pas à leur place derrière des barreaux ». En 2002, une affiche représente la chanteuse et actrice mexicaine Patricia Manterola pareillement grimée, à quatre pattes sur de la paille, derrière des barreaux, les cheveux défaits, visage tourné vers l’objectif et, semble-t-il, complètement nue. Sa position et l’ensellure lombaire font saillir sa croupe tandis qu’une cuisse dissimule le sexe et un bras l’essentiel de la poitrine. Qui regarde ce corps le sait nu davantage qu’il ne le voit nu. Quant au slogan - « Ni los animales mas exoticos merecen estar tras las rejas » - c’est-à-dire « les animaux plus exotiques ne méritent pas non plus d’être derrière des barreaux », il confirme le cliché d’une animalité érotisée, incarnée par la femme.

En effet, si l’on écarte l’hypothèse d’un simple usage scandaleux de la nudité d’un corps féminin pour attirer l’attention des médias et du public, il reste à identifier les images ou réactions induites chez le spectateur. Quel est l’imaginaire ici convoqué ? Comment peut fonctionner l’association femme nue-fauve-tigresse-sauvagerie-captivité ? Je lis dans le Petit Larousse illustré, à l’article « tigre » : « Il attaque particulièrement l’homme ; de là le nom de mangeur d’hommes qu’on lui a donné dans l’Inde ». Superposons les images de la performance et celles des expressions populaires, nous obtenons : « Les mangeuses d’hommes, les tigresses, les “dévoreuses de santé”, ne sont pas à leur place derrière des barreaux »... Voilà-t-il pas un fantasme bien convenu ? La tigresse, la cruelle (parce que jeune, jolie et provocante), nue, le corps zébré (à l’image du fauve ou sous les coups du fouet qu’il appelle ?), et à quatre pattes... Littéralement, ce corps féminin dénudé ne sait pas ce qu’il dit. Il ne peut servir aucune cause parce qu’il n’est pas métaphore mais mise en spectacle de la domination, produit de la rencontre de l’inconscient dominé des organisateurs et du recours à la nudité comme « truc » qui a fait ses preuves, hier pour choquer, aujourd’hui pour épater le gogo. De manière générale, détourner les modes d’expression de l’érotisme dominant est un exercice périlleux, nous en reparlerons à propos du nu transgressif-pornographique. Terminons ce passage en revue du nu transgressif-festif sur une note morale qui rejoint d’ailleurs les considérations précédentes sur l’ambiguïté de ces questions. En 1999, trois nudistes sont arrêtés devant le bâtiment du Tribunal royal à Londres ; l’un deux a pris la précaution de grimper dans un réverbère avant d’ôter ses vêtements. Les manifestants déclarent faire campagne pour que la « nudité publique, paisible et sans caractère sexuel (non-sexual peaceful public nudity) » soit reconnue comme une expression de la liberté individuelle [68]. Fort bien ! Mais qui décidera que telles fesses émoustillantes ou telle verge aux corps caverneux tant soit peu gorgés de sang sont dépourvues de tout caractère sexuel ? Que la nudité publique puisse être « paisible », la pratique séculaire du naturisme le prouve sans discussion. Renvoyer à la police des mœurs les manifestations « sexualisées » (deux personnes nues s’embrassent sur la bouche...) fait buter les « militant(e)s du nu pour le nu » sur les contradictions d’un activisme aussi réformiste et inefficace qu’il peut être risqué et spectaculaire.

Le nu transgressif-dramatique. Il peut représenter, littéralement, le dernier recours, celui où le corps se met en jeu non seulement dans sa survie biologique, ce à quoi l’adversaire ne prête pas nécessairement attention, mais dans sa puissance symbolique. Il est l’arme des plus pauvres, des plus démuni(e)s, qui découvrent que la honte peut être renvoyée à l’adversaire. L’expérience des paysans mexicains, déjà évoquée, montre que la dénudation peut être une arme plus forte que la grève de la faim (évoquée au chap. II), pourtant considérée avec les mutilations comme la mise en danger ultime du corps. Cesar Del Angel, du Mouvement des 400 villages de la province de Veracruz raconte la montée en puissance paradoxale des mobilisations :

« Des camarades ont commencé une grève de la faim [pour réclamer la restitution de terres accaparées par un ministre du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI)]. Leur situation s’aggravait et leurs épouses ont proposé de manifester nues. Les maris ont refusé et se sont déshabillés sans elles. Mais personne n’y a prêté attention. Finalement, les femmes se sont dénudées et les médias du monde entier ont accouru. Le gouvernement nous a reçus, nous a promis de l’aide. Pour la première fois, nous avons été écoutés. [...] J’ai fait de la prison comme une centaine de mes compagnons. Nos terres ont été volées. Deux des nôtres ont été assassinés. [...] Alors, se mettre nu en public devient aussi un acte de détermination qui nous donne plus de force pour poursuivre notre combat [69]. »

Il semble que paysannes et paysans ont pu s’inspirer d’une manifestation de mineurs, en 1985, où ceux-ci avaient défilé nus, en bottes et chapeaux. En novembre 2002, une centaine d’hommes et de femmes manifestent nu(e)s devant le Sénat, à Mexico. Avant de se déshabiller, les femmes ont tendu des fleurs aux sénateurs qui entraient dans le bâtiment [70]. En juin 2003, des paysans marchent sur Mexico, nus, portant sur le visage des masques à la ressemblance de l’ancien président Carlos Salina. En octobre de la même année, ce sont plusieurs dizaines d’hommes et de femmes pareillement masqué(e)s qui manifestent au cœur de Mexico. Durant le printemps 2006, plusieurs centaines de paysan(ne)s manifestent nu(e)s sur l’avenue Reforma, grande artère commerçante de Mexico. Selon Joëlle Stolz, correspondante du Monde, aucun responsable politique n’a pris langue avec eux, pas même le sous-commandant Marcos, présent dans la capitale depuis le mois de mai [71].

Arme de paysans, la nudité est aussi arme de travailleurs. En 2003, le syndicat des balayeurs contractuels de Chandigârh (Inde) déclenche une grève contre le licenciement de quarante d’entre eux. Trois balayeurs manifestent nus. Deux sont arrêtés par la police pour obscénité, le troisième parvient à s’enfuir, sans doute provisoirement puisque les dépêches d’agence donnent son identité et son lieu de résidence [72].

Toujours en Inde, à Imphal capitale de l’État de Manipur, des dizaines de femmes manifestent, complètement nues, le jeudi 15 juillet 2004, après la découverte du corps d’une femme de 32 ans, Thangjam Manorama, enlevée par des militaires puis violée et assassinée en manière d’intimidation contre les groupes séparatistes qui agitent la région. Des centaines de femmes envahissent le quartier général de l’Assam Rifles (régiment d’infanterie légère d’Assam) tandis que les manifestantes nues brandissent des banderoles proclamant : « L’armée indienne nous viole », « L’Armée indienne nous prend notre chair ». Dans un contexte insurrectionnel où le viol est un moyen de répression, le recours pour les femmes à la nudité est une arme parmi d’autres, qui n’exclut pas le recours à la violence. Trois jours après la manifestation nue, des centaines de femmes envahissent une demi-douzaine de bâtiments officiels auxquels elles mettent le feu [73].

En janvier 2004, une vingtaine de détenues manifestent nues sur le toit de la prison de Guayaquil (Équateur) criant qu’elles sont détenues depuis plus d’un an et réclamant d’être jugées ou libérées [74].

Le 24 septembre 2001, une trentaine de femmes entièrement nues parcourent les rues de Brikama (Gambie) en scandant des incantations dirigées contre l’opposition, à laquelle elles attribuent le sacrifice rituel d’un chien, découvert enterré dans un drap de satin blanc. La nudité des femmes est ici utilisée dans une compétition magique pour attirer la malédiction divine sur l’adversaire qui a déclenché un tel bouleversement des mœurs. Comme un journaliste présent sur les lieux tente d’interroger l’une des femmes, il s’attire pour toute réponse le reproche d’assister à un spectacle qui n’est pas de son âge. Bien que public, on voit que l’événement balance, dans l’esprit même de ses auteures, entre cérémonie traditionnelle et manifestation de rue [75].

Repartons en Afrique, pour y observer - comme au Mexique - l’incarnation d’un lien entre le corps et la terre, le territoire, auquel on arrache des femmes et des hommes. Paysans sans terre, villageois déplacés, ils sont comme des cadavres, laissés nus sur la terre nue, corps sans sépulture, honte pour un peuple qui les abandonnerait aux charognards. Nous voici dans le Sud-Est du Kenya, où se déroule une scène de genre pour reportage animalier : douze scientifiques (la couleur de leur peau n’est pas connue) sont occupés au recensement d’une population de singes, d’une espèce en danger. L’opération précède et prépare la constitution, sous l’égide de la Banque mondiale, d’une réserve destinée aux primates. C’est alors qu’une foule de plus de 300 femmes en colère (on peut supposer qu’elles crient), et complètement nues, courent sus à la petite équipe, laquelle note sobrement le Guardian, « abandonne son matériel et fuit ». La colère des femmes de Baomo s’explique par le fait que leur village se trouve sur le territoire de la future réserve ; elles font ainsi partie des 2 000 familles (dûment recensées elles aussi) qui doivent être « déplacées ». Ça n’est pas le premier incident violent qui oppose les habitants réfractaires aux autorités. Cette fois, selon le chef de la police locale, ses hommes ont dû tirer à balles réelles, mais « au-dessus de la tête » des femmes, pour les faire reculer. Je me pencherai, pour en terminer, sur le titre qu’a choisi le journaliste du Guardian : « Naked women go ape at monkey study [76] ». Ce que nous pouvons traduire ainsi : « Des femmes nues se mettent en rogne (to go ape) contre une étude sur les singes ». Il saute aux yeux que ce titre est mensonger. Mais la raison d’être de ce mensonge n’est pas de retarder la découverte de la politique discutable de la Banque mondiale ; il vise à suggérer une association d’idée, laquelle repose sur le fait que le mot ape désigne... un grand singe. La formule peut donc, en rétablissant les éléments implicites pour le lecteur supposé « blanc », « civilisé » et de préférence de sexe mâle, se dérouler de la manière suivante : « Des femmes noires, nues, se transforment en gorilles dangereux pour protester contre une étude portant sur leurs semblables ». Autrement dit encore : on constate, pour peu qu’elle se débarrasse des oripeaux de la colonisation missionnaire, que dans sa vérité nue la femme noire est restée proche du singe, auquel elle dispute d’ailleurs son territoire. Et c’est ainsi que les femmes de Baomo, non loin de la rivière Tana, qui prend sa source sur le mont Kenya, firent - en retirant leurs pagnes, geste qui vaut bien un battement d’ailes de papillon - tomber le masque humaniste post-colonial d’un chef de rubrique portant cravate, dans un bureau de Londres, à des centaines de milliers de kilomètres de là. La civilisation du corset n’en finit pas d’exsuder sa crainte haineuse du corps nu, libre et « sauvage ».

Il arrive que la seule menace de la dénudation, notamment de la part de femmes, soit considérée comme suffisamment redoutable dans le contexte culturel africain. En juillet 2003, environ 600 femmes, âgées de 30 à 90 ans, vivant dans le delta du Niger, ont occupé une installation pétrolière de Chevron Texaco, et retenu les employés de quatre nationalités qui s’y trouvaient, afin d’obtenir l’embauche de leurs fils et l’emploi d’une partie des bénéfices de la compagnie au développement local. Les occupantes avaient averti qu’en cas d’intervention contre elles des policiers et des soldats appelés sur le site, elles se mettraient nues. Helen Odeworitse, porte-parole des femmes, expliquait que, en raison de croyances ancestrales, cette menace ne serait pas prise à la légère. Beaucoup de manifestantes ayant le même âge que les mères des soldats, être confrontés au spectacle de leur nudité n’aurait rien à voir avec « un film érotique » mais serait pour eux « une abomination » qui les couvriraient de honte. En août de la même année ce sont 300 femmes qui occupent une installation de la Shell après en avoir chassé les policiers qui la gardaient et usent de la même menace à leur égard [77] . Pareillement, en juillet 2003, les habitants d’une petite ville du Népal ont menacé de marcher nus sur la capitale Katmandou si les pourparlers de paix entre le gouvernement et la rébellion maoïste ne reprenaient pas dans un délai d’une semaine [78].

La nudité peut encore apparaître dans un registre festif puis tourner au drame en fonction des réactions de la société. Un incident particulièrement significatif marque, en février 2003, le Forum social mondial de Porte Alegre (Brésil), municipalité considérée par la scène dite « altermondialiste » comme un laboratoire du réformisme utopique trotskisant. Dans le camping installé pour les milliers de participant(e)s, une jeune femme appartenant à la minorité indienne Mapuche est importunée et arrêtée par des flics alors qu’elle se douche dans les installations en plein air prévues à cet effet. Nous sommes, souvenons-nous en, dans le même pays où l’on s’exhibe en riant pour le droit de se baigner nue. Le soir même, une manifestation de plusieurs centaines de personnes, dont un grand nombre se sont dénudées, proteste contre l’action policière. Sur l’une des photos transmises à l’époque par Indymédia sur Internet, on voit au milieu d’une foule une jeune femme nue, criant sa colère, la main droite levée, un doigt tendu dans une geste de malédiction, sa peau brune éclairée par la lueur des torches. Elle porte ses vêtements sur son bras gauche. On remarque un homme, torse nu, légèrement en retrait par rapport au cortège ; il a tendu le bras et touche le flanc de la jeune femme, assez pour que son index y laisse, à l’instant même où le photographe appuie sur le déclencheur, une trace en creux. Le geste n’est pas violent au sens « coups et blessures », la jeune manifestante ne l’a d’ailleurs pas (encore) remarqué, tant son regard et son attention sont braqués - on peut le supposer - sur les flics qu’elle conspue. C’est plutôt le geste d’un mâle incrédule, probablement confronté pour la première fois de sa vie à la nudité publique d’une femme, qui de surcroît ne s’intéresse nullement à lui. C’est aussi la manifestation banale d’une violence machiste de « basse intensité », dont les meurtres domestiques et le viol sont l’acmé. S’y ajoutent les violences commises par miliciens et gens d’armes au service de l’État. À Porto Alegre, ce soir-là, les charges de la police à cheval contre des femmes et des hommes nu(e)s et désarmé(e)s allaient en donner un nouvel exemple, sans que les organisations politiques soutenant le FSM jugent utile de rendre publique une indignation qu’elles ne partageaient peut-être pas.

En 2003, à Santiago du Chili, 300 femmes et hommes participent, nu(e)s, à un rassemblement dans un parc de la ville, contre la guerre en Irak. Ignorant l’interdiction de défiler, ils déjouent la surveillance policière et se dirigent vers le Palais présidentiel [79]. On utilisera contre eux des canons à eau, dont la dénomination presque plaisante ne doit pas faire illusion ; c’est le terme « canon » qu’il faut retenir. L’eau projetée à haute pression, souvent additionnée de substances irritantes et/ou de peinture, peut renverser une personne adulte, et la blesser d’autant plus sûrement qu’elle est nue.

Le nu adjuvant. Ici, la nudité est un moyen supplémentaire. Elle permet d’attirer l’attention des médias et/ou vise à mettre en porte-à-faux un adversaire dont on escompte qu’il n’osera user de violence physique, notamment contre des femmes nues. La première préoccupation est certainement commune à toutes les manifestations évoquées dans ce chapitre, y compris parmi celles déjà citées dans d’autres catégories et dont je ne donne que quelques exemples supplémentaires qui contribueront à illustrer la variété des cibles visées : des étudiant(e)s manifestent nu(e)s dans la rue contre la réforme universitaire espagnole (université de Saint Jacques de Compostelle ; AFP 11 décembre 2001) ; pendant l’été 2003, des intermittent(e)s du spectacle dont certain(e)s sont nu(e)s pratiquent quotidiennement une espèce d’exercice de « cri primal », long hurlement public dans les rues d’Aurillac et de Châlon ; d’autres montent sur le toit de la Direction régionale des affaires culturelles de Lille (Libération, 17 septembre 2003) ; des étudiants allemands interviennent au Festival du film de Berlin pour protester contre des réductions budgétaires (février 2004) ; des manifestant(e)s nu(e)s protestent contre la Convention républicaine au Madison square Garden (New York, 2004).

Quant à la seconde préoccupation tactique, je me souviens d’avoir assisté, lors de l’un de ces meetings plus ou moins unitaires de l’extrême-gauche, fréquents dans les années 70 du XXe siècle, à une action des militantes du Mouvement de libération des femmes (le MLF, avant qu’il soit déposé comme une marque commerciale). Celles-ci voulaient atteindre, pour y prendre la parole, la tribune de la grande salle du Palais de la mutualité, à Paris, gardée par le service d’ordre de la Gauche prolétarienne maoïste. Elles se mirent nues et franchirent sans encombre le barrage de costauds en blouson de cuir, surtout préoccupés de ne pas les toucher.

Si la nudité est un pari sur l’hésitation de l’adversaire à user de la force, c’est un pari doublement risqué. D’abord parce que la réaction de l’adversaire n’est pas toujours prévisible, ensuite du fait que la nudité multiplie les risques d’atteintes corporelles dans certaines situations. C’est ce qu’ont vérifié un jeune homme et une jeune femme qui occupaient, nu(e)s, un séquoia géant promis à l’abattage dans les collines de Humboldt (USA). Ils en sont violemment délogé(e)s par la police en novembre 2002 ; l’ensemble des techniques de violence policière étant utilisées contre eux (étranglement, cheveux arrachés, menotage), y compris dans l’arbre, à plusieurs mètres du sol [80]. En l’espèce, non seulement la nudité des manifestants n’inhibe pas la violence utilisée contre eux, mais on peut se demander si elle ne joue pas au contraire le rôle d’un excitant, de nature sexuel, suscitant ou facilitant une violence de rétorsion.


Illustration :

Une femme originaire de la Sierra Leone s’insurge à l’aéroport de Biarritz ; 22/01/2010

G.T.

Le nombre de responsables politiques présents à l’aéroport de Biarritz était inhabituel hier, voeux de la direction obligent. A quelques mètres de la réception officielle, une jeune Sierra Léonaise sans papiers a résisté aux agents de la PAF, refusant de se faire embarquer vers le Nigéria. Davy Queen s’est dévêtue et s’est jetée au sol, clamant son refus de l’expulsion. Totalement nue, elle s’est débattue jusqu’au moment où deux agents de la PAF l’ont neutralisée et menottée. D’après un agent de l’aéroport, elle a, de son propre chef, heurté le sol avec la tête. Elle a donc été transportée au centre hospitalier de Bayonne où elle devait notamment se faire poser des points de suture à la tête, a-t-on précisé à la préfecture de Pau. La ressortissante de la Sierra Leone, qui était retenue dans le centre de rétention administrative d’Hendaye, avait fait l’objet d’un arrêté de reconduite dans son pays. D’après l’avocate de la Cimade, Laurence Ardoin, Davy Queen pourrait comparaître mardi prochain au tribunal de Bayonne pour avoir refusé son expulsion. Les faits qui se sont déroulés au hall d’embarquement ont attiré l’attention des élus, de droite comme de gauche, qui sont restés sans réaction face à cette scène consternante. Jean Espilondo, maire et conseiller général d’Anglet, qui à d’autres occasions a dénoncé l’expulsion de sans-papiers est pourtant passé devant.

Dans le journal du pays basque.


J’ai sous les yeux une photographie publiée en février 2000 ; on y voit deux jeunes femmes qui s’enchaînent à la porte du tribunal de Bilbao, tandis qu’un vigile tente de les repousser. L’une est torse nu, l’autre n’a conservé que ses chaussures et ses chaussettes. Le magazine 20 ans (rédigé par des hommes pour des jeunes femmes) qui publie le cliché, ne date pas cette action, dont il est indiqué qu’elle veut protester contre les violences faites aux femmes. On devine que la jeune femme entièrement dénudée porte sur le dos et les fesses des inscriptions en rouge, malheureusement illisibles du fait qu’elle est photographiée de profil. On précisera que l’articulet adjacent, titré « Sous les pavés la plage naturiste », est d’une assez plate vulgarité misogyne. Il y est question de « jeunes filles à fort tempérament et à petites poitrines », formule de petite envergure paradoxale, induite par la manie masculine assez écœurante d’évaluer et si possible de soupeser la viande, de surcroît discutable en l’occurrence, l’une des manifestantes arborant une poitrine très menue, et l’autre non. Peut-être s’agit-il simplement de rejoindre la vieille hypothèse antiféministe qui voit dans une carence de « féminité » - ici attestée par des seins prétendument « petits » - la cause d’une révolte contre l’ordre patriarcal [81].

Le nu calicot. Entièrement ou partiellement dénudé, le corps se fait banderole et calicot, que chacun(e) porte un slogan entier ou une lettre d’un mot. En juin 2002, des manifestant(e)s reprochent à la firme d’habillement GAP de faire fonctionner des « usines à sueur » dans le tiers-monde. Ils manifestent à Calgary (Canada) ; chacun(e) porte l’une des lettres du slogan « BOYCOTT GAP [82] ». En 2003, des étudiantes de l’Université de Colombie-Britannique (Canada) protestent, seins nus, contre la donation par des entreprises privées de 240 millions de dollars de matériel informatique, dont elles estiment qu’elle lie l’université à ces firmes et encourage le gouvernement dans sa politique de restrictions budgétaires. Elles portent à même la peau, sur la poitrine et dans le dos, un slogan qui vise le Premier ministre de la province : « Avec Campbell, j’y laisse ma chemise [83] ! » Une jeune femme enceinte, militante bolivienne du groupe Mujeres creando (Femmes en train de créer) - dont l’appellation est, en l’espèce, singulièrement pertinente - porte sur son ventre bombé et dénudé la formule suivante : « Aucune femme n’est née pour être pute [84] ». Lors de la marche parisienne des fiertés homosexuelles, en 2005, un homme défile le torse nu barré d’un triple défi « Je suis gros. Je suis homosexuel. Je vous emmerde. »

Je mentionnerai encore ici l’importante production ironique et obscène qu’a entraînée le second mandat de George W. Bush ; la nudité n’y est pas toujours utilisée, mais elle affiche au moins symboliquement une partie cachée du corps féminin. En effet, le mot bush signifie « touffe » en argot et désigne le sexe de la femme. Cette coïncidence a fourni le prétexte à d’innombrables initiatives. C’est ainsi que l’on pouvait croiser dans les rues des grandes villes américaines, des femmes arborant un tee-shirt frappé de l’inscription suivante : « Ma touffe est un meilleur président ! » (My bush is a better president [85]). On pouvait également acquérir via Internet, des petites culottes portant des slogans hostiles à G. W Bush (ou favorables à Kerry, son challenger [86]). Une culotte porte la simple mention good bush, tandis qu’une autre affiche la photo du président, sous-titrée Bad Bush. Des militantes pacifistes ont créé une troupe de french cancan baptisée The Bushwhackers (les Maquisardes) et se produisent en culottes brodées de slogans anti-Bush [87]. Lors d’une manifestation organisée par des anarchistes de Phœnix (Arizona) à l’occasion d’une visite du président, en janvier 2004, des militantes entonnent un chant anti-Bush : « Ma touffe est meilleure, elle est duveteuse comme un tricot ; l’idée de révolution me fait mouiller [88]. »

Le nu graphique. Peut-être inspiré par les techniques de danse aquatique utilisées dans les grandes productions hollywoodiennes, le procédé consiste à dessiner les lettres d’un mot avec un ou plusieurs corps dénudés. On en connaît au moins un exemple, à la fin des années 60 du XXe siècle : celui du Living Theatre. Il indique probablement le début d’une course, qui n’a pas pris fin, entre des artistes « contestataires », qui souhaitent présenter et promouvoir des techniques corporelles différentes, et le spectacle commercial qui fait du nu comme on en faisait sur les cartes postales cochonnes de la dite Belle Époque. La réunion, dont les minutes ont été recueillies et établies par Jean-Jacques Lebel, se tient à Genève, le 18 août 1968, après un festival d’Avignon qui a servi de rendez-vous à beaucoup des barricadiers de mai. C’est Julian Beck, l’un des principaux animateurs de la troupe avec sa compagne Judith Malina, qui parle :

« Revenons à Paradise Now ; il faut revoir la manière dont nous écrivons le mot ANARCHISME, sur scène, avec nos corps. Je vous mets en garde : les sous-vêtements, ça n’a l’air que de sous-vêtements, même sur scène. Certains se déshabillent volontiers davantage que d’autres, et je voudrais encourager le plus de nudité possible. En Amérique, il y a des pièces où les acteurs jouent beaucoup plus nus que nous. Il y a moins de censure ; même à Brodway, il y a cette comédie musicale, Hair [dans la version française, les acteurs apparaissaient nus une seconde]. La nudité est liée au voyage paradisiaque de chacun. Théâtralement, au sens conventionnel du mot, ça la fout mal de voir des caleçons, des maillots de bain, des combinaisons. J’espère que vous comprenez, nous sommes tous collectivement responsables de cette pièce [89]. »

Ces difficultés, exprimées par J. Beck de manière franche mais presque comique aux yeux du lecteur d’aujourd’hui, n’empêchèrent pas certains secteurs de la jeunesse contestataire (et de l’opinion de gauche) d’associer le Living avec la dénudation, voire avec l’orgie. En témoigne l’anecdote rapportée par Jean-Paul Sartre, que reproduit J.-J. Lebel : un chargé de cours à la faculté de Nanterre fait travailler ses étudiants sur le théâtre contemporain. Sera-t-il question de Brecht ? Ils ne veulent pas en entendre parler, mais réagissent positivement à la proposition de traiter du Living :

« Pourquoi pas ? [...] Mais le Living Theatre, on ne le commente pas : on le fait. Et ils ont commencé à se déshabiller. Eh bien, a conclu le professeur en se retirant, vous n’avez pas besoin de moi.

« Je tiens à préciser [dit Sartre] que ce chargé de cours était très populaire : la scène que je viens de rapporter n’était pas dirigée contre lui. Mais il ne faudrait pas non plus y voir je ne sais quel tumulte sans rime ni raison. Ici s’opposent clairement deux conceptions de la culture, dont l’une reste malgré tout très théorique et dont l’autre, obscure encore, a une signification pratique. Les étudiants voulaient bien apprendre le Living Theatre, mais pour eux, cela signifiait apprendre à faire [90]. »

À supposer que son informateur n’ait pas abusé la crédulité du philosophe comme un Samoan celle de Margaret Mead, la question demeurait posée : apprendre à faire quoi ? L’amour ? C’est ce que la dérobade du professeur laisse à penser. Mais pourquoi, si l’on suppose « rime et raison » à ce tumulte, privilégier le cours de théâtre pour cet enseignement mutuel ? On se risquera à contredire l’hypothèse sartrienne en suggérant que le lien logique, la signification pratique commune au théâtre, à l’idée que se faisaient ces étudiants du Living Theatre, et au fait de se déshabiller n’était pas « apprendre à faire » plutôt qu’à dire, mais apprendre à voir et par la vue. Apprendre le langage du corps, l’écriture du chœur ou chorégraphie, c’est précisément apprendre le théâtre, qui est d’abord thea, « action de regarder ». Ce que J. Beck ressentait et exprimait bien : « Théâtralement, au sens conventionnel du mot, ça la fout mal de voir des caleçons ». Les femmes et les hommes qui dessinent de leurs corps des messages - toujours en majuscules - créent un théâtre double en donnant à lire un texte et à voir le corps de ses lettres [91].

La guerre contre l’Irak déclenchée par les États-Unis a suscité un très grand nombre de manifestations utilisant le nu graphique : le 7 février 2003, 30 femmes nues dessinent le slogan NO BUSH dans la neige de central Park à New York [92] (USA) ; le lendemain 8 février 2003, plus de 700 femmes australiennes nues forment les mots NO WAR (BBC News) ; 100 femmes nues dessinent le mot PEACE sur une plage californienne (CNN). On dessine aussi, un peu partout dans le monde, le signe de la paix et, à San Francisco, le slogan hippie MAKE LOVE NOT WAR. Des sites Internet recensent et publient les photos de dizaines d’actions similaires [93]. Le nu graphique sert aussi à protester contre un sommet de l’Organisation mondiale du commerce (World Trade Organization, WTO) : 29 militant(e)s nu(e)s dessinent NO WTO sur le sable d’une plage proche de Cancun (Mexique [94]). En octobre 2003, à Wellington (Nouvelle-Zélande), des manifestant(e)s nu(e)s dessinent le slogan délibérément dramatique : NO GM RAPE, c’est-à-dire « Non au viol par les OGM ». Ils avaient été précédés en juin de la même année par des militant(e)s anglais(es) se contentant d’un sobre NO GM. Or cette prise de position anti-OGM déclenche une réplique, à l’aide du même procédé de nu graphique, de la part de la secte Raël. Ce sont pas moins de 300 affilié(e)s de la secte qui dessinent un long « I LOVE GM ». Les raélien(ne)s ont compris le parti médiatique qu’ils pouvaient tirer de ce mode d’expression. Le Monde a publié une photo, datée de 2003 et sévèrement sous-titrée « Exhibition de raéliens », où une cinquantaine d’hommes et de femmes dessinent un cœur, couché(e)s nu(e)s dans une prairie [95]. Il arrive que la nudité raélienne ne soit qu’une promesse. La secte annonce une marche de « raéliennes », les seins nus, le 8 mars 2004, « journée internationale de la femme », en manière de protestation contre « le mythe de Dieu » et pour réaffirmer la libre sensualité féminine contre toute répression religieuse. Séduisant programme dont la mise en œuvre souffrira peut-être d’un excès de prudence : une demi-douzaine d’affiliées défilent tristement, le corps entièrement « gazé » - comme l’on disait dans les romans libertins du XVIIIe - de tulle rose ! Où l’on vérifie, au cas où la nécessité s’en serait fait sentir, que la nudité (ou son fantôme) peut être mise au service de toutes les causes, lesquelles peuvent être embrassées jusqu’à étouffement par d’étranges appétits.

Revenons un moment sur le mouvement antiguerre aux USA. Un groupe de femmes du comté de Marin, à l’ouest de la Baie de San Francisco nous donne de précieuses informations sur la composition d’un groupe d’activistes qui n’étaient pas des militantes expérimentées avant de se rencontrer par affinités, autour de leur commun désir de manifester contre la guerre en Irak. Ces femmes, qui avaient réuni 200 manifestantes en novembre 2002, ont choisi de se désigner comme Unreasonnable Women Baring Witness, soit à peu près « Les Femmes exagérées qui témoignent nues [96] ». Donna Sheehan, l’une des animatrices du groupe, indique la composition de son noyau : sept serveuses de restaurant (indice d’un recrutement par cooptation amicale), une doctoresse en philosophie, quatre travailleuses sociales, deux médecins. Seules deux d’entre elles se définissent comme d’anciennes activistes radicales des années 1960 ; aucune ne pratiquait le nudisme avant de rejoindre le groupe. D. Sheehan évoque la dénudation comme « un geste sémaphorique désespéré face à l’indifférence des médias dominants à l’égard du mouvement antiguerre [97] ». Le titre de l’article qui retranscrit ses propos évoque le renouvellement créatif, par la dénudation, des manifestations silencieuses (vigils). Or aucun(e) militant(e) ne songerait à associer le nu graphique à l’idée de manifestation « silencieuse » (triste, endeuillée), tant la nudité des corps dessinant des slogans est doublement parlante, bavarde même, et joyeuse.

Le nu pornographique. « Nous croyons qu’il est possible d’utiliser le besoin de sexualité des gens comme un moyen de réunir des fonds pour la nature », peut-on lire sur le site Internet du groupe Fuck For Forest (FFF), que l’on peut traduire par « Foutre pour la forêt ». Une fois postulé un « besoin de sexualité », en tirer profit n’est pas exactement une idée neuve, mais il s’agit d’utiliser l’argent gagné pour une bonne cause, le « porno environnemental ». Les « performances » du couple de promoteurs (Leona, 21 ans ; Tommy, 28 ans en 2005) ont davantage défrayé la chronique que séduit les activistes écologistes. Force est de constater que les fouteurs pour la forêt ont une vision assez stéréotypée de l’érotisme. Rien d’étonnant à cela, puisque leurs exhibitions sont soumises aux contraintes de la pornographie classique : le spectateur doit (bien) voir ce qu’il paye. Du coup, pour l’essentiel, foutre consiste, pour les filles, à sucer des verges et à se faire pénétrer par-derrière, soit les positions les plus adaptées au plein air. « Je travaille pour FFF », dit une fille, forcément jeune et plutôt bien faite, en cessant un instant de lécher un phallus en érection [98]. Tommy a foutu Leona en public, sur la scène d’un festival rock norvégien, en 2004, ce qui leur a valu un procès et de la publicité. Sur les photos, Leona a les yeux fermés et la bouche grande ouverte (on veut croire qu’elle hurle de plaisir) tandis que Tommy la besogne avec une application qui imprime à ses lèvres un rictus assez déplaisant, comme l’est son geste de victoire, bras levé, sur un autre cliché [99]. On vérifie par ce nouvel exemple que l’usage de la nudité et même de l’érotisme pour une cause supposée « juste » ne requiert ni n’entraîne une réflexion critique sur les normes de la beauté, la vision machiste de la sexualité et la manière de représenter l’érotisme. « Désespérée... la jeunesse fait ce qu’elle peut », lit-on sur le site de FFF. Elle pourra toujours faire de l’art : les FFF ont été invités, en 2005, par le Studio national des arts contemporains de Tourcoing pour son exposition annuelle Panorama 6 [100].

Interrogé sur la dimension collective de la masturbation revendiquée sur un site Internet comme affirmation du refus de la guerre en Irak, l’historien Thomas Laqueur, dont le livre Le sexe en solitaire devait être publié en France deux ans plus tard, répondait en 2003 : « Je pense que le genre de protestation que vous décrivez va juste un peu plus loin sur le chemin des love in des années soixante ou des “Make love not war”. “Je me masturbe pour la paix” me semble être une expression assez habile de maîtrise de soi et d’intériorité avec lesquelles on rejette les demandes de l’État et de la société d’aller faire la guerre ; c’est un geste politique sous la forme d’une démonstration publique d’individualisme [101]. » Peut-être mal renseigné, Laqueur semble croire que des activistes ont appelé à des séances de masturbation publique. À ma connaissance au moins, il n’en est rien. Le site baptisé Masturbate for peace a pour devise « Utiliser l’amour de soi pour mettre fin au conflit ». Celle-ci se décline en slogans humoristiques tels que « War can wait, masturbate ! » (sur une affiche représentant un soldat) ou bien pastiche le slogan des années 60 « Give peace a chance », qui devient « Give peace a hand ». Le procédé technique par lequel le geste de se masturber peut contribuer à mettre fin à la guerre, selon les promoteurs du site, est à la portée de tout le monde : « Pensez simplement à la paix quand vous vous masturbez ». La masturbation prend donc la place de la récitation et de l’égrenage du chapelet dans une forme à peine modifiée de la prière. L’association entre un rite - ici le plaisir solitaire - et une « bonne pensée » est supposée pouvoir modifier le réel. Voilà qui atténue beaucoup l’espèce de provocation à l’insoumission que certains slogans pouvaient laisser deviner. Quant à la masturbation en public, cher au cynique Diogène, nos pacifistes « ne la conseillent pas » puisqu’elle est interdite et risquerait de bouleverser le chaland [102].

3. Spectacle et images du corps

En 1969, la revue de l’Internationale situationniste (IS) signale à l’attention de ses lecteurs un « point culminant de l’offensive du spectacle » : la photo d’une jeune femme, torse nu, sur un écran de télévision. Cette image diffusée deux ans plus tôt par une chaîne protestante hollandaise prétendait, selon son directeur (un ancien prédicateur), « montrer que des femmes nues peuvent être très belles [103]. » La charnière des XXe et XXIe siècle aura vu la diffusion publique sans précédent de l’image de la nudité, supposée incarner tout à la fois les normes de l’érotisme hétérosexuel, la bonne santé (morale et physique) et une forme moderne et décomplexée d’élan caritatif.

La mode du calendrier illustré de photos de nus s’est banalisée : réalisés par des syndicats d’initiative, des clubs sportifs (j’en reparlerai), des sapeurs pompiers ou des associations de commerçants, les calendriers exhibent des anatomies, parfois éloignées (mais pas trop !) des canons dominants, et très souvent masculines. C’est même, outre l’ampleur du phénomène, son originalité : le nu masculin sort des ghettos de la presse homosexuelle ou de la pornographie vulgaire. Moins encore que le nu manifestant, la nudité calendaire [104] n’a de signification politique et sociale univoque. Le patron d’une société de courses peut faire poser ses employés pour promouvoir son entreprise, tandis que des photographes de l’agence Sygma qui veulent protester contre le « plan social » organisant leur licenciement éditent à 5 000 exemplaires un journal où ils apparaissent nus, « manière d’afficher leur précarité [105] » témoigne une photographe, dans un registre qui nous est familier.

Dans tous les cas, l’image des intéressé(e)s nues est vendue afin de récolter de l’argent pour une « bonne cause », à moins que le versement à une association caritative vienne atténuer a posteriori le caractère racoleur d’une opération publicitaire. De ce fait, en dehors de toute considération moraliste, le geste de vendre ou laisser vendre l’image de sa propre nudité s’apparente à la pornographie, c’est-à-dire au langage de et sur la prostitution. Certes, ce n’est pas vendre l’usage de son corps, encore moins un de ses organes, mais cela signifie une socialisation marchande du corps intime, qui n’est pas réitérée dans la vie ordinaire. Des femmes qui ne pratiquent sans doute pas même le naturisme estival poseront « nues » - sans qu’apparaissent ni leur sexe ni même l’intégralité de leur poitrine ; les tétons sont masqués - pour réunir les fonds nécessaires à la construction d’une maison d’accueil pour enfants polyhandicapés [106].

Il arrive que des femmes prennent, certainement sans le mesurer, le risque d’utiliser l’image de leurs corps dénudés en soutien à d’autres femmes, victimes de crimes sexistes. Ainsi treize anglaises du village de Horsley, qui disent s’inspirer du film Calendar Girls [107], posent nues pour un calendrier dont le produit de la vente va à une organisation de soutien à des femmes violées au Rwanda. Le risque que j’évoquais est celui d’une contradiction : au-delà de l’évidente bonne volonté des dames de Horsley, la vente d’images de corps féminins dénudés épouse sans les contredire les normes du système politique et idéologique hétérosexuel et sexiste, dont le viol est l’une des manifestations extrêmes. Les femmes indiennes que nous avons vues manifester nues affrontaient physiquement les soldats qui avaient violé et assassiné l’une des leurs ; elles affichaient et dénonçaient par leur nudité leur faiblesse de proie érotique en même temps qu’elles affirmaient leur force par leur nombre, leur détermination et le saccage des bâtiments officiels. Les militantes de Bilbao qui protestent contre les violences machistes procèdent à peu près de la même manière : leur nudité est un atout dans une confrontation directe avec les représentants de l’autorité. Toutes affirment dans le mouvement même de leurs corps qu’elles s’en réapproprient à la fois l’image et l’usage. Rien de semblable dans la démarche calendaire qui, toutes proportions gardées, s’apparente davantage à la démarche de Fuck for Forest, utiliser la curiosité sexuelle du public, levier aussi légitime qu’un autre, pour réunir des fonds pour une bonne cause. Digne avatar du prédicateur télévisuel épinglé par l’IS, le ministre du culte anglican du village de Horsley ne s’y est pas trompé : « Nous n’avons eu aucune hésitation car c’est ce que devrait faire l’Église, c’est-à-dire récolter de l’argent pour une cause importante [108] ».

Loin du caractère artisanal du calendrier nu, les entreprises se mêlent de grandes causes à propos desquelles on ne s’étonnera pas qu’elles déshabillent les femmes : c’est une habitude. Ainsi la maison Cartier et les chaussures Jimmy Choo ont-elles demandé à quarante-quatre « femmes célèbres », dont plusieurs top models de poser nues pour un livre dont le produit de la vente aux enchères est versé à la Fondation Elton John contre le sida. « Seule » contrainte, les mannequins professionnels ou amateurs, toutes bénévoles pour l’occasion, doivent porter des chaussures Jimmy Choo (avec des talons hauts de 10 centimètres, d’où le titre anglais du livre : 4 inches) et un bijou Cartier. Le magasine Elle qui livrait cinq clichés en avant-première (les seuls dont j’ai connaissance) parlait d’un « projet fait par des femmes, avec des femmes, pour des femmes [qui] foule aux pieds les idées reçues [109]. » Il est piquant de voir des publicitaires publier ce qui n’est rien d’autre qu’un catalogue, en respectant les canons de l’érotisme chic et de la photo de mode - autant d’idées reçues -, se prétendre iconoclastes et même se revendiquer d’une non-mixité qui est l’apanage de groupes féministes radicaux.

On voit que la nudité est une arme de vente et de propagande, les deux activités usant, comme nous l’avons déjà remarqué, des mêmes moyens. On en citera deux illustrations, l’une dans le registre militaire, l’autre en dernier écho à la critique situationniste, dans l’usage du strip-tease pour pimenter les émissions de télévision.

Le ministère colombien de la Défense a fait imprimer cinq millions de calendriers de poche illustrés de photos pornographiques, largués par hélicoptères dans les zones contrôlées par la guérilla. Cette campagne a été conçue après analyse des témoignages de cinquante anciens guérilleros, lesquels attribuent eux-mêmes leur défection au « manque affectif », selon la pudique expression d’un journal chilien [110]. Devant le refus de modèles colombiens qui craignaient des représailles, les militaires ont téléchargé gratuitement des images sur Internet. Ici, l’image de la femme nue offerte est supposée incarner la vie « libre ». Dans la conception traditionnelle de la femme butin de guerre, ce sont les femmes ennemies qui sont promises en compensation de l’effort viril et guerrier, tandis qu’ici ce sont toutes les femmes qui servent - en tant que proies virtuelles - de publicité à la vie civile ordinaire, sans doute enviable vue depuis les maquis.

« Speriamo che piova » (Espérons qu’il pleuvra), tel est au début des années 2000, le titre paradoxal de l’émission de prévision météorologique de la chaîne italienne 7. Sa présentatrice ôte une à une les pièces de tissu dont elle est habillée et les colle sur une carte murale à l’emplacement des régions où l’on annonce des précipitations. Une recette similaire est appliquée par la chaîne chilienne Païs V, mais l’effeuillage a lieu quel que soit le temps prévu. Plus loin dans la fusion des diverses formes du spectacle, les présentatrices du journal télévisé de 23 heures sur la chaîne bulgare M-SAT se déshabillent au fur et à mesure d’un journal où elles livrent l’actualité politique et sportive et offrent un strip-tease de dix minutes. Devant le succès de l’émission, la chaîne envisageait d’alterner des « journalistes » des deux sexes [111]. L’exemple a été suivi par Naked News, chaîne canadienne de Toronto diffusée sur le Web, suscitant de la part de jeunes prosituationnistes belges un commentaire enthousiaste et inconsidéré : « Et c’est là, qu’à son corps défendant, une blonde rasée de la foufounette devient une activiste subversive dénonçant par le geste ce que sont les médias spectaculaires de désinformations de masse : un mauvais divertissement, une propagande décérébrante, auto-justificatrice et culpabilisatrice [112]. »

Playboy, étalon de la pornographie sociale

Dans ses notes sur « Quelques aspects de la question sexuelle [113] », Antonio Gramsci estime, en 1934, que les concours de beauté « sélectionnant la beauté féminine dans le monde et la mettant aux enchères, font naître une mentalité de prostitution ; c’est la “traite des blanches” devenue légale pour les classes supérieures ». Il relève comme un symptôme le fait qu’en 1926, trente mille jeunes italiennes ont envoyé leur photographie en maillot de bains à la Fox, compagnie cinématographique de Hollywood. Le cinéma n’a pas perdu son prestige et des « starlettes » sont prêtes à faire bien pire, comme l’a rappelé en France le procès fait au réalisateur Jean-Claude Brisseau sur plaintes de jeunes comédiennes auxquelles il avait fait passer, sans finalement les engager, de nombreux « essais érotiques » - terme employé y compris par des cinéastes qui se flattent de ne pas y recourir [114] et, sans guillemets, par le journal Le Monde. Les jeunes filles y sont d’ailleurs incitées par une presse spécialisée ; en juin 2003 Casting magazine titre à la une : « 10 raisons de coucher pour réussir [115] ». Cependant, la rigueur de sélections désormais organisées à l’échelle mondiale, y compris dans des régions qui échappaient jadis à l’influence idéologique de la Fox, multiplie le nombre de « recalées » et crée de nouvelles possibilités de commerce de l’image des femmes. Le magazine Playboy s’est fait, depuis quelques années, une spécialité de la publication de photos nues ou demi-nues d’employées licenciées par des entreprises que la faillite ou les scandales ont signalées à l’attention du public. Voilà bien une autre forme paroxystique du spectacle que l’utilisation marchande de la nudité comme représentation du dénuement : comme si un souteneur se déguisait en « repreneur ». Le magazine titrait ainsi en août 2002 sur les « Femmes d’Enron », après avoir sélectionné dix employées de cette firme condamnée pour avoir falsifié ses comptes, sur les plus de quatre cent ayant répondu à l’offre d’envoyer leur photos en maillot de bain. Cette livraison de Playboy se vendit cinq fois plus qu’un numéro ordinaire dans la région de Houston, où était située Enron et où habitaient la plupart des femmes retenues. C’était la première fois que le magazine faisait scandale en exhibant l’anatomie de personnes auparavant inconnues du grand public. Sa direction fit savoir que des employées des firmes Andersen - un cabinet de consultants compromis dans le scandale Enron et qui a fait faillite - et WorldCom proposaient de poser à leur tour (elles ne semblent pas avoir été sollicitées, officiellement du moins). Tandis que la rédaction de Playboy affirmait n’avoir pour souci que d’offrir une « seconde chance » aux candidates retenues, le mensuel Playgirl, sans lien avec son équivalent mâle, proposait au nom de l’« égalité des sexes » aux employés mâles d’Enron de poser nus dans ses pages.

Ailleurs, des hôtesses de la compagnie aérienne Balkan ont posé nues, mais pour la seule édition bulgare de Playboy, afin d’épargner à leur entreprise une liquidation judiciaire, tandis qu’une centaine d’ouvriers d’une firme automobile roumaine ont choisi de vendre leur semence à la banque du sperme de Timisoara pour rembourser, en un mois, les dettes de l’usine [116]. La médiatisation recherchée de l’acte, sa finalité censément élevée et sa « gratuité » assurent sa distinction d’avec le geste prostitutionnel. On peut même imaginer que les ouvriers bulgares voient leur statut viril confirmé par le geste masturbatoire, au moment duquel ils pourront s’aider d’un exemplaire de Playboy, dans lequel les femmes, elles, sont cantonnées dans leur rôle d’objet sexuel. Il est toutefois précisé que ces ouvriers volontaires, vivement encouragés par leur syndicat, ont proposé leur sperme à la moitié du tarif habituel consenti par la banque, à la condition « qu’elle accepte tous les donneurs ». Là encore, pour sordide qu’elle soit, la négociation confirme la position dominante des hommes : sur vingt-cinq hôtesses de l’air candidates à la photo « de charme » seules cinq ont été jugées par Playboy suffisamment conformes aux canons dominants [117]. Vendre l’image de ses seins et de ses fesses ou vendre son sperme, c’est toujours payer de sa personne ; difficile d’imaginer plus forte identification, ici poussée jusqu’à l’incarnation, entre l’entreprise et « ses » travailleurs, qui se comportent comme membres égaux d’un corps et non comme capital humain exploité. Chacun(e) choisit - ou est choisi(e) pour - un rôle dans le redressement (en français, image ithyphallique) de l’entreprise qui colle au plus près à son rôle sexuel de genre et à son rôle social. Déjà sélectionnées pour leurs qualités physiques et « féminines » (attention, douceur, disponibilité), les hôtesses poussent la logique à peine plus loin en se dénudant dans les pages de Playboy. Les ouvriers, eux, habitués à laisser leur sueur dans la production quotidienne et un peu de leur chair (ou la vie) dans les accidents du travail, effectuent un saut qualitatif plus important, révélant ainsi ce qu’ils sacrifient souvent au travail salarié sans nécessairement en être conscients : le désir érotique et la capacité reproductive. Dans ce double exemple, la banque pour couples et le magazine pour hommes mettent en scène la subordination directe de la pulsion érotique à la production. Playboy, qui dispose d’une chaîne de télévision payante à laquelle sont abonnés 25 millions de foyers américains [118], a décidé de diversifier sa production d’« érotisme de marque », associant - y compris contre l’opinion des publicitaires des firmes concernées - la dénudation du corps (féminin de préférence) à une entreprise en plein essor ou à un label connu. Playboy.com annonçait ainsi en 2003 que sa proposition de poser nues aux plus « sexy » des employées du géant de la distribution Wal-Mart (plus gros chiffre d’affaire mondial en 2004, devant General Motors et Exxon Mobile). Selon un scénario familier, six d’entre elles furent sélectionnées parmi quatre cents postulantes. « Ces employées ont la réputation d’être enjouées, nous leur donnons l’occasion de sourire devant un appareil photo », affirmait-on chez Playboy. Le porte-parole de Wal-Mart jugeait l’initiative « d’un goût douteux » et voulait croire - à tort - qu’aucune employée ne participerait à l’opération. La chaîne de magasins s’étant distinguée par une politique pudibonde, masquant les couvertures de revues publiant des photos « osées » et refusant de vendre certains titres pour hommes (FHM par exemple ; Playboy n’étant pas visé), Playboy se donne l’allure de semer avec bonne humeur un vent libertin dans des entreprises trop prudes.

La chaîne de café Starbucks et l’emblématique Mc Donald’s ont été pareillement instrumentalisés par Playboy, chaque opération donnant lieu à l’édition de DVD [119], supports modernes de la production érotique et pornographique. Ce faisant, les gestionnaires de la revue élargissent la palette classique des fantasmes érotiques à base de métier ou d’âge : à l’écolière, l’infirmière, la secrétaire et l’hôtesse de l’air s’ajoutent la vendeuse, la serveuse de chez Mc Donald, la magasinière. On voit que les femmes d’usine et d’atelier (s’ils ne sont pas de couture) répugnent encore à l’érotisme hétéro-dominant sur papier glacé. Ce n’est au fond que l’actualisation de l’imaginaire masculin bourgeois du dix-neuvième siècle : la femme qui travaille est assez délurée pour sortir de chez elle (donc pour aller à l’hôtel) et néanmoins assujettie au travail (donc habituée à se soumettre). On la choisira jeune, de préférence jolie, et propre. Les videuses de poisson sont, pour l’instant, épargnées.

Il serait intéressant, mais nous ne disposons pas de telles informations, de connaître le destin professionnel des six jeunes employées de Wal-Mart. En effet, si leur exhibition a été jugée contraire à l’image de l’entreprise et qu’elles ont été sanctionnées, voire renvoyées sous quelque prétexte - hypothèse très plausible - elles n’auront pas eu la consolation financière et narcissique d’adresser une photo nue à Playboy : une inconnue ne sert qu’une fois [120].

Qu’une jeune femme, Carla Santos, responsable de l’Union brésilienne des étudiants (proche du parti communiste), âgée de 21 ans à l’époque, remarquée pour avoir, en 2001, courue au trois-quarts nue devant l’immeuble du Congrès à Brasilia afin de protester contre la corruption, n’envisage pas de poser dans Playboy a suscité l’incrédulité et les rumeurs malveillantes. Protestant de sa bonne foi dans un mélange de moralisme familialiste et de nationalisme, la jeune stalinienne confirme paradoxalement le statut d’étalon de la pornographie sociale qu’entretient Playboy :

« Mes parents approuvent mon attitude. Ils seraient certainement tristes si je posais nue dans un magazine pour hommes mais pour une bonne cause, la lutte pour le pays, ça ne pose pas de problème [121]. »

L’image du corps sportif

Abordant le sport, nous demeurons au croisement de la propagande et du commerce ; c’est dire qu’il est question de publicité, donc de télévision. Dans les diverses disciplines, les matchs doivent, pour être l’objet de retransmissions dont les droits sont chèrement cédés, se conformer aux règles les plus triviales du spectacle marchand. A - Le public (majoritairement mâle) doit être stimulé sexuellement si l’on veut capter son attention. B - Hors franche pornographie, encore difficile à introduire sur les cours de tennis ou les terrains de football, l’attention sexuelle du mâle retombe rapidement. L’audimat peut donc, de ce point de vue, être considéré comme un instrument de mesure de l’excitation sexuelle chez l’homme. Les organisateurs des fédérations qui encadrent l’activité professionnelle dite sportive introduisent progressivement des modifications dans les règles mêmes des différents jeux- règles simplifiées et séquences écourtées - et dans les réglementations qui définissent par exemple les tenues des joueurs et surtout des joueuses. Aucun suspense à espérer : on déshabillera les filles.

C’est ainsi qu’en beach volley féminin ou volley-ball de plage, la réglementation internationale a rendu obligatoire le port du bikini ; il est précisé que le slip ne doit pas dépasser 6 centimètres de large sur les hanches [122]. Cette précaution a pour effet, au bout de quelques minutes de sauts en extension et de chutes dans le sable, de rapprocher le bikini du string en dévoilant largement les fesses des joueuses. Ruben Acosta, président de la Fédération internationale de volley-ball à l’origine de cette prescription, a rencontré davantage d’opposition lorsqu’il a voulu imposer le port du body dans la pratique en salle (le body moule ce que le bikini laisse nu ; double langagier du corps - body en anglais - il est promesse de sa nudité). Ici, la différence, encore perceptible pour tous et toutes, entre plage et ville permet de résister à une offensive elle-même adaptée (on ne cherche pas [encore] à imposer le bikini en salle).

Dans les régions du monde où le spectacle moderne n’a pas atteint un tel niveau hégémonique, on assiste à deux types de réactions opposées. Certain(e)s veulent rattraper leur retard tandis que d’autres entendent l’accroître. La responsable du football féminin sud-africain souhaite susciter de nouvelles vocations « sportives » et attirer des sponsors, notamment des firmes de l’industrie cosmétique. Aussi présente-t-elle comme une revendication des joueuses (en 2005) le fait de disposer de maillots « qui mettent en valeur leur féminité ». Elle s’inquiète également d’une fâcheuse confusion des genres, au sens strict, qui nuirait tant au recrutement qu’au financement : « Les footballeuses actuelles ont, pour la plupart, évolué dans un monde où leur seule référence était celle des hommes. Elles ont donc pris l’habitude de se conduire comme eux. [...] Il s’agit de démontrer à la jeune génération qu’il est parfaitement possible de faire du foot et de rester femme [123] ». Pareillement, ou si l’on préfère, symétriquement soucieux de ne rien bouleverser de l’ordre des genres institué par la religion, les islamistes pakistanais attaquent un stade où se déroule une course à pied à laquelle participent des femmes, pourtant vêtues d’une tunique couvrant tout le corps et d’un voile sur la tête [124].

Baiser (en) public

Avant de considérer la fréquence croissante de la dénudation du corps dans le spectacle vivant, depuis les années 1990 jusqu’à la première décennie du XXIe siècle, on se penchera sur un mode de provocation utilisée tant par des militants que par des artistes : la pratique ou la simulation d’actes érotiques en public connus sous les appellations anglo-saxonnes de bed-in, love-in, kiss-in, etc.

Dans un pays comme la France, un baiser sur la bouche est un geste public relativement banal, pour peu que les individus soient de sexes différents, qu’il n’y ait pas entre eux une différence d’âge trop considérable, et qu’il ne s’agisse pas de deux vieillards. Les duos entrant dans ces trois catégories d’exceptions seront bien inspirés d’habiter une grande ville et de se montrer prudents malgré tout. Dans d’autres régions du monde, un baiser sur la bouche peut déclencher un scandale national.

Ainsi, en Indonésie, en septembre 2005, le commandant militaire de la province d’Aceh (Île de Sumatra) doit présenter des excuses publiques au nom de l’armée après plusieurs manifestations de protestation contre le geste d’un soldat : il a embrassé sur les lèvres une jeune femme avant de monter à bord d’un bâtiment en partance. Le geste des amants a été surpris par le photographe local de l’AFP qui s’est empressé de vendre le cliché aux médias, sans rendre les protagonistes impossibles à identifier. Fascination et rancœur mêlées : des manifestantes voilées ont brandi des agrandissements de la photographie en réclamant « la charia [loi islamique] pour tout le monde ». Un projet de réforme pénale prévoyait, précisément en 2005, une peine maximale de 10 ans de prison pour le baiser en public, le concubinage et l’adultère [125].

En Grèce, le Conseil national de la télévision inflige, en 2003, une amende de 100 000 euros à la chaîne privée Mega pour avoir diffusé un épisode d’un feuilleton au cours duquel deux hommes s’embrassent. Cette décision a provoqué un kiss-in de protestation [126]. En revanche, deux lesbiennes grecques ont obtenu, en appel, la condamnation du restaurateur qui les avait chassées de son établissement après qu’elles se soient embrassées [127].

Objet de scandale, le baiser peut être l’enjeu de paris ou tenir lieu de gros lot dans une vente de charité. L’hebdomadaire Courrier international signalait en 2005 (10 au 16 février), que le Chili détient le record du baiser collectif public, décroché à Santiago par 9 000 participant(e)s. La photo, cadrée sur deux couples hétérosexuels ne permet pas de déterminer l’éventuelle présence d’homosexuel(le)s dans la compétition. Par contre, nous savons que c’est une femme qui a remporté, pour 50 000 dollars, le lot mis aux enchères lors d’une soirée de charité au profit d’une association d’aide aux malades du sida de Los Angeles : un baiser sur la bouche de l’actrice Sharon Stone [128].

En février 1970, un étudiant de 24 ans et sa compagne âgée de 19 ans se livrent à un bed-in dans un local de l’université de Montréal. Ils font l’amour, huit heures durant, masqués par une couverture que certains, parmi la centaine de spectateurs, viennent soulever pour vérifier la « réalité » des caresses échangées (interrogés sur le fait de savoir s’ils avaient été « jusqu’au bout », ils répondaient par l’affirmative). Dans l’esprit des protagonistes, la provocation doit servir d’analyseur de la tolérance répressive du système et proclamer la caducité du système universitaire : désormais, l’on ira « apprendre l’ethnologie au Mexique, la sociologie avec les [Black] Panthers, la musique au Pérou ou avec les Beatles, la sexualité dans la ruelle ou lors d’un bed-in ». Les amants de Montréal seront écroués [129].

Trente-quatre ans plus tard, deux amants homosexuels, âgés respectivement de 32 et 17 ans (soit l’appartenance simultanée à deux des catégories d’exceptions évoquées plus haut) se juchent dans un arbre de Central Park à New York et y font l’amour pendant quatre heures, tandis que policiers et pompiers tentent de les convaincre de quitter leur perchoir. Contraints de se soumettre à un examen psychiatrique, les deux hommes seront en outre inculpés de « mise en danger de la vie d’autrui par imprudence [on soupçonne ici une variation sur le thème du détournement réciproque], refus d’obtempérer [l’histoire ajoute que les nouveaux arboricoles menaçaient les policiers de leur lancer des branches], vandalisme [les branches], attentat à la pudeur [cela s’entend] et atteinte à l’ordre public [les policiers [130]] ». Tandis que le duo québécois entendait faire du geste érotique un acte militant, porteur d’effets sociologiques et politiques, les amants New-Yorkais voulaient protester contre l’hostilité de leurs parents à leur relation. Conjuguant des pratiques inspirées par les mouvements naturiste et hippie, les happenings, les écologistes radicaux et les jeux de l’enfance, les deux hommes enfreignent publiquement - pour les vider de leur substance - les interdits familiaux. Le qu’en-dira-t-on des proches, amis, voisins et collègues est un élément important de l’angoisse des parents, à tout le moins de sa rationalisation ; « Le monde entier peut bien nous voir baiser ! », répondent par gestes les amants. Immédiatement politique, dans son déroulement et ses conséquences, l’acte s’apparente d’abord à un message personnel, intrafamilial.

On ne s’étonnera pas de constater que certains artistes contemporains adoptent des attitudes voisines, adressant un message qu’ils croient - faute d’une culture suffisante - neuf et provocant à leur communauté d’origine, qu’ils y vivent ou qu’ils l’aient quittée. Dociles, les médias saluent des transgressions pourtant neutralisées, surtout si on les compare à d’autres plus anciennes. Un « jeune plasticien algérien », Adel Abdessemed, filme neuf couples, tous hétérosexuels d’après la photo tirée de sa vidéo Real time, se caressant et s’enlaçant durant 30 minutes, nus, dans la position du lotus... et dans une galerie d’art occidentale (peut-être à New York ou à Berlin, ville dans lesquelles a résidé l’artiste). Si l’on comprend bien la présentation qui en est faite par Hervé Thibon pour une exposition au FRAC de Reims en 2004, les couples auraient été formés plus ou moins au hasard quelques minutes avant la « performance » (on en doute un peu). On nous assure que le public de la galerie les applaudit. Le public est bien bon. Les visiteurs des expositions peuvent, eux, contempler en boucle ce qui s’annonce par son titre « en temps réel », soit un exercice pratiqué dans d’innombrables stages de « relaxation tantrique » et d’« éveil à la conscience du corps », en clair : des clubs de rencontres ou de prostitution à prétexte ésotérique. On remarque au passage la baisse tendancielle de la durée du coït public : huit heures à Montréal (1970) et quatre heures à New York (2004), contre 30 minutes ici en 2003. La boucle ne supplée pas à l’absence de perspective-temps, elle multiplie à l’infini, jusqu’à usure des bandes vidéo un happening aseptisé.

Tel n’est pas l’opinion de Pier Luigi Tazzi, « critique d’art et commissaire indépendant » qui salue dans Beaux Arts magazine (février 2004) une « liberté subversive ». Selon la formule qui fournit son titre à l’article : « La liberté rejoint l’extase » ! L’espace censément créé par l’artiste « n’est pas celui d’une liberté reconquise sur quelque surdétermination idéologique [il y avait de la politique, il n’y en a plus] [...], mais celui d’un désert sans bornes, où manque l’air, où l’on suffoque ; c’est l’espace aride de l’exil. » M. Tazzi nous révèle incidemment que M. Lapassade, qui s’était fait le chantre des amants de Montréal, se fait également le commentateur enthousiaste d’Adel Abdessemed et de son « Éros soufi ». Le magazine Têtu (février 2004) salue pareillement la supposée transgression des interdits : « Et, pour un artiste né en Algérie en 1971, braver la morale et les lois, qu’elles fussent coraniques ou non, ce n’est pas une mince affaire ! » On mentionnera encore, du même, une vidéo de 16 minutes intitulée Chrysalide (1999) où l’on voit une jeune femme couverte d’une espèce de tente de laine noire qui ne laisse apparaître que les yeux et les doigts de pieds : la pelote de fil que l’on tire dévoile la jeune femme entièrement nue au fur et à mesure que se démaille le vêtement. La belle idée « graphique », dont ne nous échappent pas les excellentes intentions de provocation irréligieuse, laisse malheureusement peu de choix aux « papillons » nés de telles « chrysalides » : ils seront asphyxiés et/ou exposés.

Un an après le coït perché des amants de Central Park, deux artistes homosexuels israéliens, Gil et Moti, ont installé dans une galerie d’art New Yorkaise un grand lit dans lequel ils invitaient, sans succès semble-t-il, les mâles arabes à venir participer à une performance intitulée « Sleeping with the Ennemy » (coucher avec l’ennemi). Il s’agissait selon eux « d’ouvrir un dialogue et un débat, ce qui est beaucoup plus important qu’une simple affaire d’ordre sexuel [131] ». Ayant usé jusqu’à la trame l’épaisseur symbolique de leur geste, réduit à une phrase sans contenu, les deux artistes illustrent à leur insu le résultat du traitement artistique de beaucoup de provocations corporelles contemporaines : ghettoïsation culturaliste et désamorçage. C’est par référence à la culture d’origine de l’artiste autoproclamé et non à ce que produisent réellement ses « provocations » (i. e. rien) que son travail est apprécié ou simplement remarqué.

Il est intéressant d’envisager, cette fois du point de vue matérialiste, le travail du photographe Spencer Tunick, dont on sait qu’il convoque par milliers des volontaires des deux sexes, qui posent nu(e)s dans de vastes tableaux de chair en plein air, et - ce qui change tout - sur la voie publique. En effet, même si Tunick sollicite les autorisations nécessaires à l’occupation de l’espace urbain par des individus dénudés, les séances collectives qu’il organise produisent des effets immédiats dans les rapports des participants à leur propre corps, dans les rapports de certain(e)s participants entre eux/elles, et des effets politiques et sociaux. Il est particulièrement significatif que l’artiste cherche à minimiser cette dimension, y compris aux yeux des modèles volontaires, bien qu’il ne puisse ignorer qu’elle accroît sa notoriété et ses chances d’attirer d’autres bénévoles [132]. Corollaire logique, les médias portent un regard beaucoup plus critique sur le travail de Tunick. Ainsi le magazine « féminin » DS (juin 2002) juge sévèrement sa « marotte du strip-tease », lorsqu’elle s’exerce à Buenos Aires : « Avoir choisi l’Argentine n’est pas du meilleur goût. À deux doigts de l’effondrement économique total, faute d’aides financières internationales, la moitié de la population vit aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté (et se trouve sans argent liquide depuis le 19 avril dernier). » En Argentine même, certains ont trouvé d’autres raisons, tout aussi moralistes, de s’en prendre au photographe. Un avocat catholique a déposé plainte contre Tunick et contre le maire de Buenos Aires qui a autorisé ces « actes d’exhibition obscènes [...]. Orgie infernale de corps nus [au cours de laquelle] des hommes et des femmes complètement nues se sont étendus dans la rue sur le dos, sur le côté, sur le ventre, montrant leurs parties honteuses. Mélangés les uns avec les autres, des hommes avec des hommes, des femmes avec des femmes, et des couples de sexe différents se sont laissé prendre en photo alors qu’ils marchaient de manière indécente, leurs organes pendant et ballottant, flasques ou en érection [133]. » On doit résister à la tentation de citer in extenso le texte de l’avocat prêcheur, dont on notera qu’il s’emploie à réécrire la légende d’une vision photographique commune. On voit par là que l’exhibition naturiste classique, avant la mise en scène souhaitée par le photographe, désarme la critique moraliste. Celle-ci doit reformuler chaque élément du tableau vivant, dont le caractère scandaleux est neutralisé par le seul fait qu’il peut exister, légalement qui plus est. « Ils sont nus » signifie bien, qu’on ne s’y méprenne pas, qu’ils et elles sont tout nus et toutes nues, des hommes et des femmes, voire même, des hommes et des hommes, dont on peut voir les organes reproducteurs, du fait qu’ils ne les cachent nullement, ayant oublié toute vergogne, etc. Le discours moraliste patine, tourne à vide, peine à rendre le caractère incroyable de ce que tout le monde a pu simplement voir. On se permettra un dernier sourire en notant, en quatrième position dans la liste des valeurs traditionnelles évoquées comme rempart à l’immoralisme incarné par les corps nus, après l’amour de la patrie, de l’étude, et du travail, celui du sport. Le relâchement moral s’accompagne, croit-on comprendre, de celui des chairs hédonistes, que seul la pratique sportive pourrait relever (ici, l’exhibition nudiste rompt avec les origines du mouvement naturiste qui prônait vie saine et gymnastique).

Où le plaideur argentin frappe plus juste, c’est lorsqu’il soulève la contradiction entre l’autorisation donnée par le maire de Buenos Aires et les arrêtés municipaux en vigueur qui interdisent l’exhibitionnisme et le nudisme en public. Comment le « prétexte artistique » peut-il autoriser ce qui serait réprimé comme déviation morale ou politique de la part d’activistes ou d’anonymes originaux ?

Contradiction plus difficile à surmonter pour les autorités d’un autre pays d’Amérique latine, le Chili, où 5 000 étudiant(e)s manifestent à Santiago en juillet 2002 leur soutien à Spencer Tunick, en but à des tracasseries administratives. Au Chili toujours, en septembre de la même année, cent trente personnes nues sont arrêtées par la police alors qu’elles participent à une séance de pose publique pour un autre photographe, Christian Jammet.

« Pour nous, déclare le sociologue chilien Giorgio Agostini, c’était comme un acte de libération sexuelle, une révolte contre les patrons qui dirigent le système. » Le journaliste de Tecknikart qui rapporte ces propos se croit tenu de les démentir dans un style néo-potache qui traduit sa gêne : « Partouze de rue ? Gang bang en dehors des clous ? Pas vraiment. En fait, pour la première fois de sa courte existence démocratique, ce pays s’est simplement vu à poil dans la rue avec ses défauts corporels, ses bourrelets et son cortège de foufounes. » Quant aux performances de Tunick, elles « fascinent et nous paniquent car elles évoquent, en vrac, la mort, les camps de concentration (les corps les uns sur les autres), l’art nazi (tous en rang d’oignons), les troupeaux de vaches, l’eczéma fessier, la meilleure émission de “des livres et moi” et l’album “Electric Ladyland” de Jimi Hendrix (celui avec toutes les filles nues par terre [134]). »

On verra dans cet inventaire une nouvelle preuve du pouvoir évocateur - fantastique au sens propre - des corps dénudés, ici producteur d’images fortement morbides. La fascination et les questionnements sur le sens de la démarche de Tunick sont légitimes, lui-même se contentant d’évoquer « la vulnérabilité du corps humain dans un espace public », argument un peu court pour réunir deux mille personnes quand deux auraient suffi. L’une des photos que j’ai sous les yeux représente (probablement dans le port de New York) des centaines, peut-être des milliers de femmes entièrement nues, couchées sur le côté gauche, une main reposant sur la cuisse. L’effet est saisissant : à la houle des eaux du port, répond la houle des chairs rondes où le soleil dessine des crêtes satinées. Nulle idée de mort ; plutôt celle d’un sommeil dont peut-être une indication chorégraphique va faire sortir ces naïades qui reposent. Quant à Auschwitz et ses « appels » meurtriers ou encore (le journaliste ne peut y penser, son texte est antérieur) les amoncellements de détenus de Guentanamo, pourquoi viennent-ils parasiter la démarche volontaire et vécue comme libératrice des participant(e)s, attestée par deux autres témoignages cités dans l’article ? Passons sur l’évocation des « troupeaux de vaches », probablement due à la niaiserie sexuelle du rédacteur, et à l’idée sotte que la loi de la pesanteur s’oppose à l’érotisme, et tournons-nous vers un autre article, qui présente le double intérêt de traiter sans a priori les motivations des participant(e)s et de mentionner la gêne de Spencer Tunick lui-même, non devant des seins trop lourds (il ne manquerait plus que ça !) mais devant l’appropriation manifeste des séances de pose par les modèles volontaires.

Anne Deguy ouvre l’article qu’elle publie dans Libération à propos d’une séance lyonnaise, le 11 septembre 2005, par l’évocation d’une femme de 84 ans qui se déplace à l’aide d’un déambulateur, nue, et par 10° centigrades, vers le lieu choisi par le photographe. Contrairement à telle femme qui se proclame « naturiste et libertine » et vient de rencontrer un futur amant, dans le même simple appareil où elle se trouve, une autre déclare : « Non seulement je ne suis pas du tout exhibo, mais je suis agoraphobe ». Une jeune femme venue du Royaume-Uni, entraînée par son ami, confie : « Normalement, je ne fais jamais ce genre de trucs ; là je vais savoir si je peux. » Après la séance, une femme de 27 ans se félicite : « J’ai osé me montrer telle que je suis ». L’article est illustré d’un cliché, pris par un photographe d’agence, où l’on voit quelques-unes des 1 493 personnes ayant répondu à l’appel du photographe (plus de 2 000 autres ont fait faux bond) ; il doit s’agir d’une sorte d’échauffement, les gens semblent sauter sur place : les visages attestent un fou rire général.

Le courriel de confirmation envoyé par le secrétariat de S. Tunick aux volontaires comporte cet avertissement, lourd de sens artistique, et dont je souligne la fin : « Souvenez-vous que nous nous rassemblons afin que Spencer puisse réaliser une œuvre d’art, il ne s’agit ni d’une fête ni d’une manifestation [135]. » Retenons que l’art tunickien n’est destiné ni à susciter la vie ni même à la représenter : son seul souci est de s’incarner lui-même.

Autorisées, les exhibitions collectives orchestrées par Tunick excitent la jalousie des magazines. Comment surenchérir et mesurer, à son propre profit, une tolérance publique apparemment si élastique ? DS l’affirme, dans sa livraison de septembre 2002 : « La nudité constitue désormais un acte politique. Poser nu, c’est se réapproprier sa propre image ; j’ai un corps, donc j’existe. » Cette fière déclaration introduit un article assez ordinaire, illustré de quatre photographies en noir et blanc : un jeune homme attend, nu, à la station de taxis de la gare de Lyon, un soir à 20 heures ; une jeune fille nue émerge des buissons dans le jardin des Tuileries (14 heures), « et personne n’y prête attention » (bien sûr : les témoins lui tournent le dos) ; une autre court, nue, place Dauphine, à 7 heures du matin ; une troisième est assise dans le métro, torse nu, dans un wagon presque vide (on ne voit que deux femmes, qui lui tournent le dos). On est plus près de la plaisanterie potache - précisément, la photographe et les modèles sont étudiant(e)s - que de la provocation. Plus élaboré, le test imaginé par Marie-Claire (septembre 2003) met en scène dans les rues de Paris, aux heures d’affluence, et dans un métro normalement bondé, une jeune femme sur le corps de laquelle on a peint un jean et un bustier. L’effet est assez saisissant pour que des personnes croisées ne remarquent pas le string (discret) qu’elle porte. Agressée par un jeune musulman barbu, la jeune femme, photographe de profession, sera insultée « par huit femmes » et immortalisée par plusieurs centaines de badauds (dont un fort pourcentage de touristes). « Trois hommes [ont] menacé Marie Claire de procès si leurs femmes les découvraient avec cette créature de rêve à leurs côtés, et seuls deux agents des forces de l’ordre lui [ont] rappelé la législation en vigueur sur les troubles à l’ordre public. » Conclusion, que le magazine ne tire pas : il peut arriver bien pire, aux mêmes heures, dans les mêmes lieux, à une femme habillée, qui n’a pas de garde du corps professionnel pour protéger sa promenade.

Le corps sur scène

Nous avions brièvement évoqué la nudité sur scène, à propos du Living Theatre de la fin des années 1960. Concernant la période à cheval sur les XXe et XXIe siècles, un survol des seuls comptes rendus de presse [136], entre octobre 1989 et mai 2006, pour les spectacles donnés en France, montre une fréquence relative de la nudité au théâtre (au moins 10 spectacles) ; elle indique surtout, une véritable explosion de la nudité dans les spectacles de danse (au moins 33 spectacles entre 1993 et 2006, ; c’est-à-dire presque trois fois et demi plus d’occurrences qu’au théâtre).

Tandis que les mises en scène théâtrales utilisent presque toujours un(e) seul(e) comédien(ne) plus ou moins dévêtu(e), les chorégraphies exhibent plus souvent la nudité d’un groupe, mêlant hommes et femmes : j’ai relevé des groupes de trois, cinq, six, neuf, et onze interprètes nu(e)s, et jusqu’à dix-huit dans un spectacle d’Alain Buffard (Paris, 2004).

Cette fréquence remarquable de la dénudation du corps des danseurs et des danseuses ne saurait à mon sens s’interpréter comme une « banalisation » du nu. C’est bien plutôt le signe que les capacités subversives de la monstration du corps humain dénudé, en mouvement, et jusque dans son fonctionnement biologique, n’ont pas été épuisées par les chorégraphes. On notera que la tendance n’est pas circonscrite aux pays occidentaux, comme l’a montré l’interdiction sur ordre du président de la République malgache du spectacle d’Augusto Cuvilas, Um solo para cinco (Un solo pour cinq), primé aux Rencontres chorégraphiques d’Afrique et de l’Océan indien (Antananarivo, novembre 2003), dont les cinq interprètes, cinq danseuses africaines étaient complètement nues en scène.

Anna Halprin, danseuse et performeuse américaine qui créa en Suède, en 1965, le spectacle Parades and Changes, au cours duquel danseuses et danseurs nu(e)s déroulaient et déchiraient de grands rouleaux de papier couleur chair, explique qu’elle n’a pu donner le spectacle qu’à deux reprises sur le sol américain, ayant été condamnée à une amende pour « comportement indécent » :

« Après New York nous n’avons jamais pu rejouer cette pièce ! [...] Je fus bannie des festivals, plus personne ne voulait m’inviter, de peur que je me déshabille ! Cette pièce n’a pu être remontée dans ce pays que trente ans plus tard, en 1995, lors de la rétrospective donnée pour mon soixante-quinzième anniversaire ! On peut dire que ça a pris un certain temps... La performance parisienne, au festival d’automne d’octobre 2004, aura été la quatrième présentation publique de ce travail (en trente-neuf ans [137]). »

Pas de banalisation donc, mais l’extension paradoxale de l’espace de la danse au corps du danseur : le corps n’est plus seulement l’outil par lequel le danseur exprime son art, il est l’espace même de la danse, comme il est lieu de travail et champ de bataille.

On ne s’étonnera pas, dès lors, que le corps entier, « intérieur », orifices et sécrétions compris, participe de cette recherche. Le corps est un espace à plusieurs dimensions ; il n’est pas simple surface où se pose le regard ; les viscères s’y expriment comme les membres. Ainsi Claire Haenni et Frédéric Seguette urinent-ils sur scène dans le spectacle de Jérôme Bel qui reprend pour titre le nom du chorégraphe Jérôme Bel, Lisbonne, novembre 1996 ; Le Monde, 1er novembre 1996.]]. Ainsi encore, les danseuses qui interprètent Crying Body, l’une des pièces de la trilogie que Jan Fabre a consacré au corps, urinent-elles sur scène, et de surcroît debout. « Rembrandt a dessiné des gens en train d’uriner, déclare le chorégraphe. Cela fait sens, autant dans l’histoire de l’art que dans l’histoire du corps [138]. » On retrouve l’idée que par les émissions corporelles les plus triviales peuvent s’écrire des œuvres d’art et l’histoire du corps elle-même, c’est-à-dire l’histoire humaine, déjà présente par exemple dans les Piss Flowers (Fleurs de pisse) de Helen Chadwick et David Notarius : bronzes coulés dans les moulages des formes dessinées dans la neige par l’urine des deux artistes [139].

Les autres humeurs ne sont pas absentes. Dans la pièce intitulée Sonic Boom (2004), de Wim Vanderkeybus, les danseurs se crachent dessus. Nous ne ferons qu’évoquer ici l’usage du sang, réel ou de fantaisie, sur lequel nous reviendrons à propos des « performances », auxquelles il est emprunté. Dans Je suis sang (2001), première pièce de la trilogie de Jan Fabre, le plateau était inondé d’un mélange de poudre à laver, de lait et de colorant rouge, mais dans My Body, my Blood, my Lanscape une infirmière prélevait réellement le sang de Fabre à l’aide duquel celui-ci exécutait de nombreux dessins (mais il s’agissait bien d’une « performance » et non d’une chorégraphie [140]) ; dans Sonic Boom, déjà citée, un danseur se taillade le torse avec un tesson de bouteille.

Mention spéciale doit être faite de l’école de danse butô, au Japon [141]. On considère que la pièce fondatrice du butô est le spectacle de Tatsumi Hijikata intitulé Kinjiki (Couleurs interdites, 1959). On y assistait à la représentation du coït d’un adolescent avec un coq et à celle du viol dudit adolescent par un homme adulte. Dans un vocabulaire certes non dénué d’esthétisme - corps rasés, nus à l’exception du sexe dissimulé par un string, et recouverts de cendres par allusion au désastre nucléaire - voilà qui précède d’une dizaine d’années les provocations obscènes des actionnistes viennois. D’ailleurs, les corps suspendus des danseurs de butô annoncent les postures qui deviendront familières aux acteurs des « performances » des années 1970 que nous rencontrerons dans le chapitre suivant.

Référence pour une citation éventuelle : Guillon Claude, Je chante le corps critique, chap. IV, « La dénudation publique du corps », 2008, http://claudeguillon.internetdown.org.

Pour me contacter : claude.guillon(at)internetdown.org

Si vous habitez très loin d’une bonne librairie (cf. les Adresses utiles et agréables, sur ce site) vous pouvez vous adresser à l’éditeur.

[1] Saintyves Paul, « Le charivari de l’adultère et les courses à corps nus », Ethnographie, 1935, pp. 7-36, cité in Rey-Flaud Henri, Le Charivari. Les rituels fondamentaux de la sexualité, Payot, 1985, p. 133.

[2] The Times of India Online, dépêches des 1er mai 2001 et 4 mai 2005.

[3] Darmon Pierre, Mythologie de la femme dans l’ancienne France, Seuil, 1983, p. 79.

[4] Elias Norbert, La Civilisation des mœurs (traduction de la première partie de l’ouvrage de 1939 Sur le Processus de la civilisation), Pocket, 2004, p. 351.

[5] Darmon (et non Elias comme indiqué par erreur dans une précédente version), p. 83. Pour d’autres exemples, cf. Bologne Jean-Claude, Histoire de la pudeur, Hachette pluriel, 2004, chap. V, « Les processions nues ».

[6] Bresc Henri, « Une société esclavagiste médiévale : l’exemple de la Sicile », 1993, cité par Stella Alessandro, « Des esclaves pour la liberté sexuelle de leurs maîtres », Clio, n° 5, 1997.

[7] Aron J.-P. et Kempf R., La Bourgeoisie, le sexe et l’honneur, op. cit., p. 24-25.

[8] J’emploie indifféremment nombril et ombilic, issus du même mot latin umbilicus.

[9] Tibon Gutierre, Le Nombril, centre érotique, Pierre Horay, 1983, p. 81. En avril 2000, le magazine 20 Ans signalait comme « tendance » de la mode « le logo en strass autour du nombril. [...] Afficher la marque de ce qu’on porte sur son ventre nu », et citait en exemple un défilé de mode de la maison Chanel.

[10] Ibidem, pp. 54-56.

[11] Jin Ping Mei, Pléiade Gallimard, 1985, t. I, livre IV, chap. XXXVIII, p. 793 ; note p. 1222.

[12] Courrier international, 6 au 12 juin 2002.

[13] La combinaison de diverses tendances de la mode pose quelques problèmes à ceux qui la mettent en scène. Ainsi, l’absence de trace de culotte sous le pantalon se double souvent de l’absence totale (ou quasi) de toison pubienne. La publicité destinée à un abribus et exhibant une jeune femme en soutien-gorge et culotte transparents devrait logiquement offrir aux regards un sexe épilé, moulé dans ses moindres détails : clitoris, lèvres et fente. Ce réalisme excédant la tolérance présumée des autorités et des associations familiales, les publicitaires effacent à la palette graphique les indiscrets replis que la toison signalait et dissimulait à la fois, tout comme les photographes gouachaient les sexes des clichés « naturistes » des années 1950.

[14] Le Monde, 3 août 2002.

[15] Et pour cause ! Sonder les reins, c’est, selon Les mots de la religion chrétienne (Renard Xavier, Belin, 1993) « connaître au plus intime de l’être ». Sur les accusations portées contre l’ordre des Templiers et des sectes hérétiques, cf. Guillon C., Le Siège de l’âme, op ; cit.

[16] Je t’aime, moi non plus, paroles et musique de S. Gainsbourg. On notera la manière dont l’auteur joue avec la signification érotique des verbes « aller » et « venir ». Dans le va-et-vient de la pénétration, « je vais » (présent de l’indicatif du verbe aller) exprime l’acte lui-même de coïter (du latin co ire, aller avec), tandis que « je viens », du verbe venir, exprime le fait de jouir. L’homme retient sa propre jouissance (cf. la promesse qui suit dans le texte : « Je me retiens »), jusqu’à ce que la voix féminine du duo prie et autorise : « Maintenant, viens ! ».

[17] Cf. Bible de Jérusalem, Desclée de Brouwer, 2000, p. 1405.

[18] Libération, 18-19 juin 2003.

[19] On voit que, pour brouiller davantage les repères corporels, c’est un cordon ombilical qui se branche à l’arrière du corps.

[20] Cf. Libération, 10 octobre 2003.

[21] Dans un lycée du Haut-Rhin ( !) ; cf. Libération, 6 octobre 2003.

[22] Cf. la synthèse des déclarations de Xavier Darcos disponible sur le site de la Fédération des conseils de parents d’élèves de l’Hérault, (www.fcpe34.org).

[23] Clastres Pierre, La Société contre l’État, Éditions de Minuit, 1974, p. 159-160.

[24] Habibou Bangré, « Congo : La police du string », 9 mars 2004, sur le site afrik.com.

[25] Cité par Aurélie Mupepe Kwanza, qui rappelle qu’après l’arrivée au pouvoir de Laurent Désiré Kabila, en 1997, « la chasse aux femmes en pantalon avait été menée par les militaires » (« Filles et femmes, ôtez vos pantalons ! », novembre 2004, sur le site penelopes.org).

[26] « La Grande-Motte décrète le torse nu à 38 euros »,Libération, 23 juillet 2002. Une monitrice d’auto-école, dont les policiers viennent d’admonester l’élève, exprime une plainte au croisement du professionnel et de l’érotique : « Et puis y’en a marre que vous me laissiez vos odeurs de transpiration sur mes sièges. »

[27] Libération, 11 février 2005.

[28] Courrier international, 3-9 juillet 2003.

[29] Libération, 15 août 2003.

[30] Le Monde, 27 août 2002.

[31] Retour sur la condition ouvrière, op. cit., p. 80.

[32] L’Usine à vingt ans, Naïri Nahapétian, Arte éditions, 2006, p. 97.

[33] Il fallut la Première Guerre mondiale pour que l’on tolère - dans les seuls ateliers des usines de munitions - que les femmes abandonnent jupes et jupons pour des pantalons. Le journal Le Siècle s’inquiétait des prémices d’une révolution des mœurs dans un article intitulé « Femmes en culotte » (13 avril 1916, cité in Le Naour Jean-Yves, Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les mœurs sexuelles des Français, 1914-1918, Aubier, 2002, p. 383).

[34] J’en trouve une illustration anecdotique dans une initiative commerciale : l’annuaire « Pages Jaunes » 2006, qui n’est plus ni produit ni distribué par un service public de la poste moribond, utilise pour sa publicité un plan de ville en surimpression sur un ventre glabre, le nombril se trouvant au centre de la photo. Légende : « Le nouvel annuaire. Moi. Ma vie. Mes voisins. Mon marchand de journaux [distributeur du sac plastique publicitaire]. » Le monde se déploie à partir de moi (de mon nombril) ; sur le corps, la carte fait le territoire.

[35] Cf. sur mon site Internet « L’état d’exception s’installe », à propos des mesures prises par la Commission européenne (notamment le « mandat d’arrêt européen ») après le 11 septembre 2001.

[36] Cf. Tévanian P., « Le “corps d’exception” et ses métamorphoses », Quasimodo, n° 9, « Corps en guerre », vol. II, printemps 2005, pp. 163-180.

[37] Site Internet : www.tera.ca/index.html.

[38] La situation est évidemment bien pire encore dans d’autres régions du monde. À l’inverse, aux beaux jours, hommes et femmes se dénudent complètement dans les parcs de Berlin et, de manière plus discrète, dans certains lieux publics parisiens.

[39] Énième déclinaison sur le modèle de sit-in, qui a déjà donné kiss-in, love-in, die-in, etc.

[40] « Le pays où donner le sein peut mener en prison », Courrier international, 26 avril au 2 mai 2001.

[41] Allaiter aujourd’hui, n° 53, « Allaitement et travail », octobre-novembre-décembre 2002, p. 22-23. Cette revue est l’organe de la Leche League française (www.lllfrance.org). Mentionnons l’une des 10 conditions pour le succès de l’allaitement maternel définies par l’OMS et L’UNICEF en 1999 : « Encourager l’allaitement au sein à la demande de l’enfant ».

[42] « Le pays où donner le sein... », art. cité ; je souligne.

[43] Libération, 7-8 février 2004.

[44] Cf. Brisset Claire, « Ces biberons qui tuent », Le Monde diplomatique, décembre 1997 et Barrington-Ward Simon, « Putting babies before business » (Faire passer les bébés avant le business), The progress of nations (UNICEF), 1997.

[45] Témoignage recueilli par l’auteur.

[46] Allaiter aujourd’hui, n° 53, 2002, p. 11.

[47] Railhet Françoise, « L’allaitement maternel, ça ne rapporte pas », Biocontact, avril 2004.

[48] À la fin avril 2008, la convention avait été ratifiée par treize pays, dont la Roumanie, La Lithuanie et la Moldavie. Menant campagne contre l’allaitement, le journal Libération ne se soucie pas de tels détails. Après la publication (23 octobre 2006) d’un article polémique et hostile aux militantes pro-allaitement, qui suscite des centaines de courriels de protestation, il récidive (26 octobre 2006) sous le titre « Ce sacro-sein allaitement ». « Refuser la tétée est parfois difficile face aux pressions sociales », ose Charlotte Rotman.

[49] J’ai privilégié les exemples dont la source, le lieu et la date sont identifiés. Certains autres, documentés par des photos publiées sur Internet ne sont pas précisément datés ; j’en ai retenu quelques-uns qui présentaient un intérêt particulier.

[50] On se référera bien sûr à l’ouvrage d’Erving Goffman Stigmate (Minuit, 1975 ; e. o. 1963). Je préfère toutefois, contrairement à l’usage qu’il a créé, utiliser le mot stigmatisation qui exprime mieux l’action et/ou la volonté de stigmatiser. La stigmatisation peut être retournée, comme on dit « retourner à l’envoyeur » et « retourner une situation ».

[51] Libération, 12-13 juillet 2003.

[52] Dépêche CNN, 5 mars 2003 (ma traduction).

[53] Seule une minorité radicalisée dénonce les dangers d’une inévitable manipulation médiatique. Celle-ci n’est pas due à la malveillance des journalistes mais au fait que le rôle social des médias n’est nullement de renseigner l’opinion ou de se faire l’écho des aspirations sociales, mais de présenter - avec quelques nuances - une vision du monde « réaliste » que l’on résumera par la formule suivante : le capitalisme peut être éternellement amélioré mais non détruit et remplacé par une société libertaire sans exploitation.

[54] Cf. le site barewitness.org.

[55] Libération, 12-13 juillet 2003.

[56] Elle est également rapportée comme pratique collective de soldats (bataille de Crécy, XIVe siècle).

[57] Cf. mon tract « Une “Justice” foireuse » et La Dépêche du Midi, 15 novembre 2005.

[58] Globeandmail.com, 21 mars 2003.

[59] Asia-Pacific News, 13 décembre 2002.

[60] Max, mars 2000. Ce « magazine pour hommes » ne se soucie pas de lutter contre un sexisme qui fait son fonds de commerce et publie le cliché pour sa charge d’érotisme aimable.

[61] Cf. entre autres « Vermont College Students Fight to Bare All », H. McKenna, Reuters via Yahoo ! News Online, 12 août 2004.

[62] Cf. « Mardi Gras tradition gets turned into protest » (le traditionnel mardi gras tourne à la manifestation), www.news8austin.com (ma traduction).

[63] Burress Charles, « Bay Area Focus. Naked rebellion », 30 mars 1998, www.sfgate.com (ma traduction).

[64] Max, décembre 1999-janvier 2000.

[65] Cf. le site www.ciclonudista.net.

[66] Dont on peut consulter les archives sur le site Internet www.peta.org.

[67] Dépêche Associated Press, 23 juillet 2004.

[68] BBC News, 28 juillet 1999.

[69] Libération, 12-13 juillet 2003 et The Guardian, 4 juillet 2003.

[70] « Mexican farmers strip to get their land back », Independent Online, 15 novembre 2002.

[71] Le Monde, 8 juin 2006.

[72] Chandigârh Newsline, 20 juin 2003.

[73] Cf. notamment l’article de Syed Zarir Hussain sur OneWorld.net, 19 juillet 2004 ; traduction sur http://sisyphe.org, 3 août 2004.

[74] Dépêche Associated Press, 10 janvier 2004.

[75] Article de Lamin Dibba, The Independent, Banjul (Gambie), cité in Courrier international, 8 au 14 novembre 2001.

[76] The Guardian, 8 février 2001.

[77] Cf. dépêche Associated Press, 14 juillet 2003 et BBC News, 18 août 2003.

[78] Dépêche Associated Press, 30 juillet 2003.

[79] Dépêche CNN, 5 mars 2003.

[80] San Francisco Indymedia, 19 novembre 2002.

[81] 20 ans, février 2000.

[82] Dépêche Reuters, 25 juin 2002.

[83] « Campbell is stealing the shirt off my back » ; littéralt : il me vole la chemise sur le dos, The Gazette Online, 27 novembre 2003, vol. 97, n° 50. Premier ministre de la province à partir de juin 2001, le libéral Gordon Campbell a réduit les subventions de l’Éducation et des autres services publics.

[84] Photo non datée, Le Monde libertaire, 29 septembre-5 octobre 2005.

[85] Selon le témoignage de la dessinatrice Marjane Satrapi dans une chronique sur France culture (10 novembre 2004).

[86] Exemple : My cherry for Kerry ou « Mon pucelage pour Kerry ».

[87] Le Monde, 8 juillet 2004.

[88] Cf. le site Internet www.phoenixanarchist.org (ma traduction). En 2006, Act Up France diffuse des tee-shirts portant l’inscription « Contre le sida, les gouines se mouillent ».

[89] Lebel J.-J., Living Theatre, Entretiens avec Julian Beck et Judith Malina, Éd. Pierre Belfond, 1969, p. 171. Figure sur la couverture le mot PARADISE, début du titre de l’un des spectacles de la troupe, dessiné par des corps nus. Le mot ANARCHISME, auquel fait allusion J. Beck est pareillement représenté dans le second cahier d’illustrations de l’ouvrage (photo n° 46).

[90] In Living Theatre, op. cit., p. 377.

[91] En typographie, on parle du corps d’un caractère pour mesurer sa taille, et de sa graisse pour mesurer l’épaisseur des pleins de la lettre.

[92] Photo dans Courrier international, 13-19 février 2003.

[93] Notamment www.sfheart.com/naked_for_peace.html et www.baremitness.org.

[94] Dépêche CNN, 10 septembre 2003.

[95] Légende de la photo :« La secte prône, entre autres, “la liberté et la responsabilité sexuelle”. Elle n’a pas échappé à un procès pour incitation à la pédophilie qu’elle a perdu en 1997 » ; Le Monde 2, 3 septembre 2005.

[96] Je choisis l’adjectif « exagérées », en usage pendant la Révolution française, de préférence à la traduction littérale « déraisonnables ».

[97] « Bay Area anti-war activists go nude in surge of creative vigils », 12 janvier 2003, www.sfgate.com (ma traduction).

[98] Cf. www.fuckforforest.com (site en anglais). Je note une occurrence de masturbation féminine. Je n’ai consulté que la partie gratuite du site (textes, photos et vidéos).

[99] Libération, 26 juillet 2005. A-t-il l’index tendu ou bien, comme les spectateurs dont on voit distinctement les bras levés devant la scène, fait-il le signe de malédiction diabolique, index et auriculaire tendus comme des cornes, les autres doigts repliés ? L’article de Libération s’inspire d’un article américain précédemment traduit dans Courrier international, 23 décembre 2004 au 5 janvier 2005. Site fuckforforest.com.

[100] Libération (10 juin 2005) en rend compte sous le titre « C’est du beau travail ! ». L’article est illustré d’une photo de fellation sur fonds de forêt ensoleillée d’un parfait mauvais goût.

[101] Entretien avec Ariel Colonomos, Revue des deux mondes, « Le Sexe américain », décembre 2003 ; Le Sexe en solitaire, Gallimard, 2005.

[102] Site Internet masturbateforpeace.com. À lire leurs réponses embarrassées aux questions des internautes, il apparaît que les promoteurs du site ont été débordés, et inquiétés, par le succès d’une entreprise qui risquait de leur attirer des ennuis.

[103] Internationale situationniste, n° 12, septembre 1969, p. 50.

[104] Calendrier vient du lat. calendae, le premier jour du mois, point de repère administratif dans la cité romaine, lui-même issu de calare, proclamer, convoquer.

[105] Nova magazine, mai 2002.

[106] À Melun (Seine-et-Marne), cf. Nova Magazine, mai 2002.

[107] Ce film de Nigel Cole (2003) est inspiré par l’histoire réelle de deux anglaises qui ont posé nues pour un calendrier, vendu à 300 000 exemplaires, afin de lever des fonds pour la recherche contre le cancer.

[108] Libération, 3 août 2004.

[109] « Toutes nues contre le sida », Elle, 18 avril 2005.

[110] La Tercera (Santiago du Chili), cité in Courrier international, 5 au 11 décembre 2002.

[111] Courrier international, 10 au 16 janvier 2002.

[112] Texte consultable sur La Fourmi rouge et paresseuse, blog du site activista.be.

[113] In Américanisme et fordisme, disponible sur le site etoilerouge.chez.tiscali.fr.

[114] Catherine Breillat, par exemple. Cf. Le Monde, 3 novembre 2005.

[115] On cite ici la neuvième, le reste à l’avenant et sans deuxième degré : « Offrez-vous une sortie de luxe aux frais de la princesse. Un bon resto suivi d’un hôtel “grande classe” ne sont pas rares dans ces cas-là. Pensez-y. » Titre de l’article : « Promotion canapé, mode d’emploi ». La possibilité d’un refus de principe n’est mise en scène que dans un pseudo-test psychologique.

[116] Informations reproduites dans Courrier international, 3 au 9 octobre et 21 au 27 novembre 2002.

[117] J’ai cité ces faits dans « Sot métier » ; op. cit.

[118] Cf. Mackay Judith, Atlas de la sexualité dans le monde, Autrement, 2000, p. 65.

[119] Women of Enron (2002) ; Women of Starbucks (2003) ; Women of Wal-Mart (2004) ; Girls of Mc Donald’s (2005).

[120] Une élève de terminale d’un lycée polonais en a été renvoyée, bien que majeure, pour avoir posé dans Playboy (avril 2006). La secte Raël diffusait l’information en rappelant que le magazine avait publié, en octobre 2004, un reportage comportant les photos de « trois belles et sensuelles raëliennes ». « À cette occasion, précisait le communiqué de la secte, Raël [pseudonyme du gourou] avait rendu hommage à M. Hugh Hefner, propriétaire de Playboy et l’avait félicité pour ses actions exemplaires brisant les tabous sexuels et participant ainsi à l’évolution des mœurs. »

[121] « Bare Flesh Protest », Alessandra Dalevi, juin 2001, brazzil.com.

[122] Le Monde, 27 septembre 2000.

[123] « Opération séduction pour les Banyana Banyana », Falila Gbadamassi, 15 mars 2005, afrik.com.

[124] Libération, 20 avril 2005.

[125] « Indonésie : le baiser qui fait scandale », Aujourd’hui le Maroc, 28 septembre 2005 ; Jakarta Post, cité in Courrier international, 10 au 16 février 2005.

[126] Têtu, janvier 2004 ; Courrier international, 27 novembre au 3 décembre 2003.

[127] Têtu, juin 2005.

[128] Têtu, octobre 2003.

[129] Le Nouveau Samedi, 28 février 1970, reproduit par Georges Lapassade dans Le Livre fou, Epi, 1970, pp. 67-68.

[130] Courrier international, 29 avril au 5 mai 2004.

[131] Libération, 21-22 mai 2005.

[132] Chaque participant(e) reçoit un tirage de la photo à laquelle il/elle a participé.

[133] Clarin (Buenos Aires) traduit dans Courrier international, 30 mai au 5 juin 2002.

[134] Olivier Malnuit, Tecknikart, novembre 2002.

[135] Deguy Anne, « L’impression grisante de transgresser un interdit », Libération, 14 septembre 2005. On opposera à cet article un articulet anonyme publié dans le même quotidien, le 10 juin 2003, après que Tunick a réuni 4 500 personnes à Barcelone. Le photographe est « obsédé de nudité collective » ; il a saisi le « grouillement nudiste étalé par terre ». Lors de l’une des pauses réclamées par Tunick, « les nus ont été priés de s’accoupler ». L’agressivité est ici tournée à la fois vers le maître d’œuvre et vers les « nudistes » (ils ne sont que nus) « grouillant » (nudité égale animalité) et « s’accouplant » (sans doute pour « s’enlaçant »), le tout en 28 lignes.

[136] Dépouillement pratiqué au fil de la lecture des quotidiens Libération et Le Monde.

[137] Anna Halprin à l’origine de la performance, entretien avec Jacqueline Caux, ouvrage publié à l’occasion de la rétrospective éponyme au musée d’Art contemporain de Lyon (8 mars au 14 mai 2006), coédition MAC de Lyon et Éditions du Panama, 2006, p. 80.

[138] Libération, 25-26 juin 2005 ; Crying Body a été dansé à Paris en 2004. Un interprète masculin urine également sur scène.

[139] Piss Flowers, 1991-1992, Banff Centre for the Arts, Canada.

[140] My Body, my Blood, my Lanscape (Mon corps, mon sang, mon paysage), 1978.

[141] Je renvoie le lecteur à Butô(s), la somme publiée par Odette Aslan et Béatrice Picon-Vallin, CNRS, 2006.