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Du quadrillage numérique en Lozère
« société de demain », « abolition de la distance », « l’épine dorsale optique », « flux d’avenir »...

Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) jouent un rôle primordial dans le développement de « la société de demain ». Le déploiement de l’Internet à haut et très haut débit (ADSL, Wifi, Wimax et fibre optique) s’opère en étroite collaboration entre États et entreprises, qui voient d’un très bon oeil la multiplication des réseaux de télécommunication, et des outils logistiques l’accompagnant.
Avec la civilisation à grande vitesse, on assiste au « ré-étalonnage » de la distance. La « distance virtuelle  », calculée en Kilo-bits-seconde, sépare désormais les pilotes du développement des arriérés du Progrès. L’« abolition de la distance » permet la concentration, en zone ultra-spécialisée, des connaissances et de la production ; la proximité est calculée au poids des transferts de données faisant fi des rapports directs. Les nouveaux systèmes d’échanges numériques, monopolisés et taxés, offrent de nouvelles opportunités au capital. Les rapports d’exploitation, invariants de l’organisation sociale, profitent de l’hypocrisie du virtuel. Les avancées en matière de communication isolent toujours plus les individus derrière leurs ordinateurs personnels, créant de toutes pièces des personnalités d’ordinateur. Connecté, localisé, identifié, tracé, spécialisé, telles sont les qualités du citoyen branché.

« Omniprésence des réseaux, publicité invasive, intégration et usages des technologies dans les services territoriaux, frontière entre espaces public et privé, conséquences sociologiques, pollutions – y compris radioélectriques, technologies invisibles, surveillance, gestion des populations (...). Les élus et les techniciens des territoires doivent s’emparer rapidement des problématiques posées par l’apparition de ces technologies afin d’en maîtriser au mieux les impacts . »
Délégation interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires - Novembre 2008 - Aménagement numérique et développement durable des territoires, propositions d’actions.

La Lozère, dernier département au classement du déploiement d’Internet, a affirmé dès 2005 son intérêt pour les NTIC. Au nombre des fanatiques du développement techno-économique, Jean-Paul Pourquier, président du conseil général de la Lozère (également président du syndicat mixte A75 et président du syndicat mixte d’étude et de promotion de l’axe Toulouse-Lyon N88), maître d’oeuvre du chantier fibre optique, et Pierre Morel-à-l’Huissier (député de la Lozère), auteur du rapport sur le télétravail et le travail mobile (2005), déplorent la « fracture numérique ».
Car voilà, le déploiement d’Internet en Lozère n’intéresse pas grand monde. Pour les opérateurs, les perspectives de profits sont trop faibles pour investir. En 2006, 86% de la population lozèrienne est couverte par le moyen et le haut débit. Mais 80% des Lozèriens ayant accès à l’ADSL ne s’abonnent pas. On comprend le risque commercial des projets « fibre optique » (Très haut débit)... Sans compter la piètre rentabilité des technologies « alternatives » (Wimax, 3G), qui ne rencontrent pas le succès escompté ( peu de clients, technologie peu performante, amortissement des installations sur 10 ans, ...). Qu’à cela ne tienne, c’est du côté de l’État (financements européens, nationaux, régionaux, départementaux, communaux) qu’on va investir dans les infrastructures de couverture du territoire [1], qu’on donnera en gestion aux opérateurs privés, chargés de réaliser leurs bénéfices.
En 2008, le numérique répand ses tentacules par l’installation de 343 km de fibre optique le long de l’A75, qui constituent « l’épine dorsale optique », centre névralgique des « flux d’avenir ». Aussi, l’extension de la couverture du territoire, la densification du « maillage », est, depuis 2006, la priorité départementale. Plus de 10 000 km de fibre optique ont été installés sur le territoire lozèrien, ainsi que des centaines d’antennes relais (Wifi, Télévision numérique terrestre : TNT, nouvelles générations d’antennes 3G pour la téléphonie, etc.). La note s’élève pour l’instant à quelques dizaines de million d’euros.
Par sa pénétration en profondeur, les décideurs entendent rentabiliser le territoire. Les entreprises et offices de tourisme, souhaitant accentuer leur présence sur le territoire, mettent en place une stratégie conjointe basée sur le développement d’Internet. De même, le Comité bassin d’emploi (CBE), en collaboration avec les entrepreneurs de Lozère, entend mettre en place un fichier croisé des « ressources humaines », pour une exploitation optimale de la main-d’oeuvre du département. La présence d’Internet est censée attirer une population nouvelle, télé-contrôlée par GPS pour des ballades en période estivale, télé-aliénée toute l’année grâce au travail à domicile, nourrie par livraison e-commerce, et télé-soignée à distance. L’objectif annoncé par Sarkozy lors de sa visite en Lozère en 2006 est de porter la population à 100 000 habitants en 2013. On aménage donc le territoire pour faciliter le télé-travail. Le travail à domicile permet l’activité économique jusque dans les régions les moins rentables (relief, etc.). En réalité, il permet aux urbains fortunés un « retour à la terre ». Les riches, les seuls ayant accès à la terre et au logement (objets de spéculation), pourront, dans un îlot qui leur est réservé, éloigné des foules, les « manager ». Le télétravail, quant à lui, est concentré dans des télécentres urbains (comme à Mende, au sein du Pôle Lozèrien d’économie numérique : POLEN), au plus proche de la main-d’oeuvre à exploiter. Les nouvelles technologie de l’information, pour leur part, assurent une surveillance efficace jusque dans le fin fond des vallées. De nombreuses entreprises et États investissent dans ce domaine, et des maniaques inventent les nouveaux outils de contrôle (drônes, sondes, pisteurs, etc.). POLEN a d’ailleurs pour projet pilote le programme « Sécurité 2010 en Massif Central ». Pour assurer un contrôle toujours plus total des individus, le quadrillage numérique du territoire s’avère être l’idéal.

« L’exemple de l’apparition des objets communicants est assez éloquent. Ces objets peuvent porter de l’information mais aussi la recueillir (où ils se trouvent, quel est leur état, celui de leur environnement) pour les partager avec ce qui les entoure (autres objets, réseaux). L’espace est donc en passe d’être “augmenté” de couches d’informations. Les prospectivistes estiment que notre environnement sera envahi de ces technologies d’ici une décennie : plus de 1 000 milliards de senseurs reliant monde “physique” et “numérique” seront en circulation. Objets communicants, poussières intelligentes et technologies “invisibles”, vidéo-surveillance et logiciels de reconnaissance des visages ou des mouvements inhabituels, murs de téléprésence et technologies permettant de “sentir” sa famille à distance, objet qui bloggent, recours aux robots pour relever le défi du vieillissement au Japon... Toutes ces technologies existent et seront utilisées massivement à moyen terme. »
Délégation interministérielle à l’aménagement et à la compétitivité des territoires - Novembre 2008 - Aménagement numérique et développement durable des territoires, propositions d’actions.

L’imprégnation du territoire par les NTIC ne dépend pas seulement de l’ardeur des fantasmes d’un Morel ou d’un Pourquier, mais aussi de l’audience dont elles bénéficient dans les populations. C’est en comptant sur notre participation, et en profitant de la fascination qu’elles suscitent, qu’elles prennent leur place dans notre quotidien. La structuration du territoire à l’ère numérique s’accompagne d’une multiplication d’injonctions à utiliser Internet. Internet, c’est plus facile ! C’est on ne peut plus vrai quand on n’a plus le choix, quand les différents centres administratifs entre lesquels on nous trimbale (MSA, impôts, etc.) sont centralisés au niveau régional, et « remplacés » localement par des accès web. ANPE et ASSEDIC mettent Internet au service de tous, laissant le faux choix de pointer tous les mois dans des agences bondées, ou en payant par téléphone, ou sagement par Internet. Indispensable même !, répondrait le Conseil général de la Lozère, en choeur avec la Chambre de commerce et d’industrie (CCI), arrosant de subventions les entrepreneurs aux projets de e-commerce, e-tourisme, e-ferme... Des plaquettes d’information Haut débit sont distribuées dans toutes les mairies. On installe Internet dans les écoles et collèges, pour rendre indispensable les nouvelles technologies dès le plus jeune âge. Et on crée dans toutes les communes de Lozère des accès à Internet, « Cyber-base » subventionnées, et à 0,50€/h, pour démocratiser le processus. La Lozère nouvelle, quant à elle, témoigne chaque semaine son admiration pour le e-dieu ; créant dès 2005 une rubrique « Haut débit » qui donne la parole aux entrepreneurs et autres fanatiques (association de promotion d’Internet, citoyens passionnés etc...).

Alors que quelques-uns fabulent sur la puissance libératrice des sciences et de la technique, et de leurs dernières innovations, ne nous laissons pas aveugler par les flashs des « nouveautés ». Les nouvelles technologies à grande vitesse sont des produits conformes au monde qui les engendre. Qu’elles soient, comme le calculent les associations de consommateurs, cancérigènes, polluantes, moches sur les cartes postales, ou encore implantées plus ou moins à proximité des écoles, ne change pas grand-chose au fond. Dernières-nées de la logique ancestrale « plus et plus vite » de la société capitaliste, et dans l’euphorie collective, elles nous revendent des désirs stérilisés de liberté, conçus comme une course effrénée à l’accumulation. Elles n’en sont pourtant que l’énième génération, clone aux tares fidèles et immuables. La modification des conditions matérielles, aussi high-tech soient-elles, n’apportera aucun changement qualitatif à nos vies. L’amélioration de nos conditions d’existence, individuelles et collectives, ne peut naître d’une société basée sur l’exploitation, aveuglée par le pouvoir, et inféodée au Progrès (technique, scientifique, civilisation, etc.).

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Californie, 10 avril 2009 : deux opérations coordonnées de sabotage ont privé une partie de la Silicon Valley d’Internet et de téléphone dans la nuit de jeudi à vendredi. Quatre câbles en fibre optique du réseau AT&T auraient été volontairement sectionnés près de San Jose, ainsi qu’un câble Sprint, puis un autre d’AT&T dans la région de San Carlos. AT&T propose une forte prime (100 000 dollars) pour trouver le saboteur.
Cameroun, 1er avril 2009 : un câble de fibre optique a été sectionné, à l’intérieur même de la salle technique où elle venait d’être installée, dans la station régionale CRTV à Douala.
Algérie, juillet 2008 : vol de deux stations d’antenne-relais à Annaba. En 2006, Algérie Telecom faisait état de pas moins de 41 vols et de destruction du réseau de Chlef, ayant occasionné des dégâts de l’ordre de 1,3 milliards de centimes.
Japon, mai 2008 : les corneilles construisent leurs nids grâce à de la fibre optique qu’elles découpent. Ce ne sont pas moins de 1 400 coupures qui ont été dénombrées à cause de ce volatile. Les autorités sont impuissantes face à cet oiseau qui mesure près d’un mètre d’envergure et possède un bec énorme et des griffes acérées. On lui impute également des coupures de courants et courts-circuits. Depuis 2001, des patrouilles spécialisées ont déjà tué 93 000 oiseaux mais il en reste encore 150 000 à éradiquer.
Madagascar, juillet 2007 : en l’espace de deux mois, le réseau Est de Telma (« premier opérateur fixe-mobile-internet ») a été saboté huit fois. La direction fait savoir que la société va mener des actions de sensibilisation pour responsabiliser la population.
Bastia, juin 2007 : les câbles de fibre optique ont été cisaillées à la pince coupante à hauteur des boîtiers de commande sur deux sites distincts, à Pigno, près de Bastia, et à Sisco, dans le Cap Corse, privant 4 à 5 000 foyers de ligne téléphonique. Une partie du personnel de l’entreprise dans l’île est en grève depuis onze jours pour protester contre une réorganisation salariale.
Mali : en septembre 2002, un quidam a grimpé sur un pylône de plus de 200 m de hauteur pour arracher un coffret de l’interconnexion du réseau fibre optique reliant le Mali au Sénégal. Le réseau fibre optique qui relie Bamako à Sikasso et qui se prolonge vers la frontière avec le Burkina Faso a aussi été touché par un acte malfaisant le 1er octobre 2005. Le même réseau a été endommagé dans la nuit du 23 janvier 2006. La chambre de liaison téléphonique de Koulouba (le palais présidentiel) a été, pour la énième fois, sabotée dans la nuit de jeudi 14 à vendredi 15 juin 2007

 

[1] 2004 : loi autorisant les collectivités locales à investir dans les NTIC. Dès lors, de nombreuses collectivités investissent  : Sarthe 38 M€, Maine-et-Loire 30 M€, Pyrénées-Atlantique 40 M€, Moselle 83M€.
Janvier 2006 : création du comité de pilotage haut débit en Lozère, présidé par J.P. Pourquier.
Novembre 2006 : Vers un territoire 100% numérique, DIACT.
11 juillet 2006 : plan couverture en Haut Débit des zones rurales par le Comité interministériel pour la société de l’information, CISI.
Mai 2008 : inauguration de la fibre optique sur l’A75.
Octobre 2008 :
France numérique 2012. Plan de développement de l’économie numérique, Eric Besson.