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Travailleur du nord-est.
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Contre le mot d'ordre
du MST :
" Occuper, résister, produire ! "
Le Collectif a accompagné de près et a contribué à la naissance (il serait plus correct de parler d'insémination artificielle) du MST dans l'État du Céara. En 1988, en Quixada, région du Sertao Central, un petit groupe de militants du MST débarque chez une compagne qui est aujourd'hui membre du Collectif et qui était à l'époque membre du PT et de la CPT (Commission pastorale de la terre). Leur but était d'organiser une occupation de terres dans la région. Ce sera l'occupation, par 3 000 familles, de la propriété Reunidas (22 mille hectares), située à Sao Joaquim, Quixeramobim ; la première grande occupation de " masses " du MST dans le Nord-est. L'Église et les syndicats fournissent l'appui logistique à l'occupation. Le MST débarque ainsi dans le Céara en tirant profit de l'existence d'une base paysanne déjà radicalisée par un long travail commencé à la fin des années 7O ; travail réalisé par des secteurs de L'Église des pauvres et par un syndicalisme de base combatif présent en plusieurs municipalités de la région. C'est ainsi que le MST n'a pas eu besoin de " politiser la masse " des occupants ; il lui a suffi d'encadrer les familles pour mener l'action.
Les cours de formation des militants du MST justifient cette pratique d'encadrement. D'après le MST, et au contraire du sans-terre du sud du pays - où toute occupation exige un long et intensif travail de base regroupant des travailleurs - , " nordestino " 2 , surtout celui du Sertao, est réfractaire au baratin politique et, à cause de ses conditions d'existence, il est susceptible de passer rapidement à l'action radicale. Il suffirait ainsi de l'encadrer pendant un court espace de temps. Les assemblées dans les communautés et les périphérie des villes de l'intérieur, étant les lieux où des décisions sont prises. Mais les participants ne décident pas tout ; les questions politiques et de sécurité, selon le MST lui-même, sont du ressort de la seule direction du MST.
À partir de cette " réalité ", le MST a construit un complexe discours idéologique dont le but est, avant tout, de justifier son rôle dirigeant... Pour le MST, le " nordestino " a tendance à suivre les leaders messianiques qui promettent " le ciel sur terre ", d'où la nécessité, pour le MST, de s'assumer comme un nouveau guide, une direction indiquant le chemin lumineux à suivre. Il appartient aux " masses " d'avoir la foi dans le MST, dans le drapeau de la réforme agraire, etc. Seule l'avant-garde du MST aurait cette capacité de prendre les décisions fondamentales, de représenter et diriger " les masses ", car elle détiendrait la science révolutionnaire et la théorie politique. Le militant du MST doit s'habiller et se vêtir comme il faut, parler correctement, enfin, donner l'exemple, s'entraîner dans les cours de formation afin d'accomplir cet " honorable " rôle qui est le sien !
Pour le MST, tout dirigeant doit être un éducateur des " masses ". Cette " éducation ", n'a rien à voir avec formation politique, laquelle est réservée aux militants et se réduit exclusivement à l'étude et répétition du bréviaire idéologique du MST. Pour les " masses ", il suffit de créer une mystique de lutte pour la terre ; motivant le paysan à agir. En bref, pour le MST, le paysan est un individu pratique, sans culture politique. L'" éducation des masses rurales " comprend aussi le développement de la haine de classe, l'incitant à l'élimination du latifundiaire, si toutefois " le chemin pour le bonheur " passe par là... Pour certains, le MST (au début fortement identifié avec la Théologie de la libération) n'a fait qu'incorporer la manière dont l'Église travaille la psychologie de masses : transférant le messianisme de la religion vers l'occupation, la révolution, la soumission à la direction du MST. C'est ainsi qu'on peut comprendre pourquoi la structure excessivement centralisée et la figure mystique de la direction ne sont pratiquement pas contestées dans ses rangs.
Revenons sur la formation politique du MST. Elle se fait à deux niveaux différents : il y a, d'un côté, une formation plus technique centrée sur la production agricole ; d'un autre côté, la formation des cadres politiques de l'organisation, par des cours, séminaires et stages sur la question de l'activisme. Il faut souligner l'existence d'une émulation fondée sur des stimulants matériels et la promotion dans la hiérarchie de l'organisation. Cette promotion est réservée aux militants qui se font remarquer, par exemple, dans les cours d'action et de propagande, mais aussi à ceux qui font preuve de sacrifice pour la " cause ". Dans les couches dirigeantes du MST ce centralisme idéologique est plus souple, rendant possible des débats politiques plus ouverts. Seulement, à ce niveau, les militants sont des convaincus sans doutes, fidèles au drapeau, à l'hymne du MST, à la nouvelle " patrie des ouvriers et des paysans ". Le fait est que le MST fait peu de travail pour élever la compréhension politique (y compris de ses propres positions), des " masses ", de ceux qui se préparent à faire des occupations, de ceux qui occupent. On préfère leur inculquer une formation technique et administrative. Le but de toute action étant toujours de montrer à la société que les campements du MST sont productifs et qu'ils peuvent créer un fort marché intérieur de produits agricoles.
[Comme le reconnaissent ses chefs, la pratique quotidienne du MST puise ses fondements dans l'idéologie maoïste. Le recrutement du MST se fait selon des critères bien précis. Priorité est donnée aux femmes célibataires et aux jeunes, à ceux qui se démarquent spontanément au cours des occupations de terres. Ces travailleurs ne doivent pas être connotés à aucune force politique qui conteste les positions du MST et ils doivent être prêts à faire de l'organisation le centre de leurs vies. D'autres critères comptent : la capacité de sacrifice, le dévouement personnel, l'esprit de commandement, la soumission sans doute aux chefs. Une fois cooptés, les militants sont immédiatement dirigés vers l'école de formation de cadres, située dans le sud du Brésil, où ils subissent une véritable " révolution culturelle " : adoptant des modes vestimentaires, des façons de parler, des attitudes, des idées complètement différentes de celles qu'ils avaient auparavant.
En 1990, un militant du Collectif fut membre du MST alors qu'il était aussi membre d'un parti, le Parti de la libération prolétarienne (PLP). Cette exception à la règle, s'explique probablement par le fait que le MST comptait localement sur ce parti pour assurer la sécurité des campements. Ceci étant, on lui a vite fait comprendre qu'il devrait choisir entre la ligne du PLP et celle du MST...]
La base du MST est composée des travailleurs agricoles qui luttent pour la terre, les membres des campements et les occupants. Au-dessus se trouvent les " organisateurs de masse " et les militants des divers secteurs (finances, éducation, formation, production, etc.). Plus haut encore, les instances dirigeantes : coordinatrices et exécutives qui vont de l'échelle des États à l'échelle nationale. L'exécutif national est le " cerveau " du mouvement. Une des caractéristiques de cette structure hiérarchique est la professionnalisation ou semi-professionnalisation des cadres. Les niveaux de cette professionnalisation sont essentiellement fonction de la position que le militant occupe dans la hiérarchie. Jusqu'à très récemment, cette professionnalisation était en partie assurée matériellement par les occupations : 15 % de la production et autres ressources devraient revenir à l'appareil du MST. La direction le justifiant argumentant que la poursuite de la réforme agraire en dépendait. La même chose pour ce qui est de la mise à disponibilité de travailleurs (surtout des jeunes) pour des nouvelles occupations. Ce moyen de financement des cadres n'est plus prioritaire : le MST obtenant aujourd'hui des financements importants via les ONG, essentiellement européennes.
Pendant tout le temps que les membres du Collectif ont travaillé avec le MST, ils ont critiqué le mot d'ordre : "Occuper, résister, produire" ! Il est vrai que cette critique était alors très marquée par notre idéologie. Par exemple, nous disions que ce mot d'ordre se soumettait à la ligne de front populaire, laissant ainsi de côté les terres productives, toujours au mains des grands capitalistes... Néanmoins, d'autres critiques étaient mieux fondées.
La critique au nationalisme du MST. Dans toutes les occupations, marches, campements, etc., le drapeau national brésilien et hymne national étaient honorés ; la lutte pour la réforme agraire étant présentée comme motrice d'un certain développement national. Jamais il n'y eut, dans le MST, de perspective internationaliste, toute la structure idéologique du mouvement reste prisonnière du stalinisme et des traditions tiers-mondistes, lesquelles ont toujours conçu le pouvoir politique dans un cadre national.
La manière comme les occupations étaient organisées méritait également notre critique. Une minorité était censée diriger les " masses " ; lesquelles n'étaient même pas invitées à réfléchir aux dimensions politiques de leurs propres actions. Renforçant la division sociale du travail, les spécialistes du MST décrètent ce que les " masses " doivent faire ; ils négocient avec les institutions gouvernementales selon un ordre du jour établi par eux-mêmes et ils ne rendent compte aux dites " masses " de ce qui fut négocié !. Le rôle des " dirigés " est réduit à la lutte et à l'activité administrative (tâches domestiques) des campements, assurant par là la logistique de avant-garde !
[Dès le début, le MST a systématique utilisé les autres organisations politiques, réformistes ou révolutionnaires. Ce qui a fini par provoquer leur mécontentement. Refusant les actions politiques communes, le MST cantonnait ces forces dans un rôle d'arrière-garde et d'appui logistique. Depuis, le MST a compris que cette politique était néfaste et provoquait l'éloignement d'alliés. Il s'est rapprochée d'une politique de front populaire classique, adoucissant son sectarisme. Lors du dernier Congrès, on adopta le mot d'ordre : " Réforme Agraire, une lutte de tous ! ". Aujourd'hui, les soi-disant " amis de la réforme agraire " (organisations de la gauche classique, Église, CUT, Commission Pastorale de la terre, universitaires, tous ceux que le MST considère la société civile) furent intégrés dans quelques unes des instances de l'organisation, ainsi que dans les structures négociatrices. Pour les membres du collectif, l'utilisation du mot " mouvement " n'a toujours été qu'une couverture permettant de contrôler " les masses ".]
Pour mieux comprendre le sens de ces critiques à la bureaucratie du MST, il faut savoir que, lors de sa naissance, à la fin de la décennie 70/début 8O, il se revendiquait d'une pratique d'assemblées et d'actions autonomes, même s'il se trouvait alors sous la direction des curés et organisations de l'Église catholique. En 1985, l'Église perd la direction du mouvement et se cantonne dans une attitude d'appui. Commence alors une restructuration hiérarchique, conforme à l'idéologie des forces politiques autoritaires, nationalistes et étatistes, lesquelles dominant alors les luttes populaires. Ainsi s'achevait la victoire d'un projet politique spécifique qui luttait, depuis les années 8O, .pour l'hégémonie à l'intérieur du MST. À partir de là, toutes les décisions émaneront du haut vers la base - on peut même dire que c'est à partir de ce moment que cette séparation s'affirme politiquement - , les dirigeants locaux ne sont plus élus mais cooptés et les congrès nationaux du MST deviennent des spectacles politiques et mystiques destinés à entériner les plans et les projets des grands chefs.
Depuis, dans les campements et occupations, les militants du MST se comportent comme des " privilégiés ", par rapport à la grande " masse ". Ils ont plus de temps libre, une meilleure alimentation, etc. " Privilèges " qui sont justifiés par le fait qu'ils doivent être prêts à exercer des activités politiques et représenter les intérêts des travailleurs qui luttent pour la terre et qui produisent.
Il est ici important de souligner qu'il a existé dans l'État du Céarà, de 1990 à 1994, un important groupe, scission du MST, le Front de libération de la terre (FLT), lequel centrait son travail dans les régions de Itapiuna et Capistrano, et avec laquelle le parti de libération prolétaire a travaillé. La séparation du MST s'était faite à partir de la critique de plusieurs aspects de son fonctionnement politique :
- 1) le MST négligeait l'éducation politique des paysans avant et après les occupations ;
- 2) dans l'action, il avait une attitude sectaire par rapport aux autres forces politiques ;
- 3) il interdisait la religion dans les campements. Ces dissidents ont tenté de se regrouper avec d'autres scissions du MST qui existaient dans quelques 14 États du Brésil. Des problèmes internes ont finalement entraîné sa dissolution. En 1997, les membres survivants sont revenus au MST.
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