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Vers une critique de l'économie politique


3.1 Se dégager du MST

[En 1996 le Collectif du mouvement de la ligue paysanne (MLC), en rupture ouverte avec le MST, décide d'organiser une occupation de terres qui pourrait fonctionner selon les principes de la démocratie directe, capable de soutenir logistiquement les militants, établir des liens avec d'autres luttes et collectifs, ruraux et urbains, organiser la production en dehors de la logique productiviste du marché et la distribution, sans intermédiaires. Mais, tout en critiquant la logique productiviste et nationaliste du MST, le MLC ne faisait pas encore une critique de l'économie politique.]

Le MLC partageait encore l'illusion qu'il était possible d'utiliser les ressources de l'État pour produire. On avait toujours présent à l'esprit l'exemple des occupations modèle du MST, où la production était garantie. On pensait alors qu'il suffirait d'une politique révolutionnaire pour réorienter les priorités et les buts de la production. C'était, certes, un pas en avant ; compte-tenu des limitations pratiques de l'expérience que le Collectif avait eu jusqu'alors. Dès 1993, les militants venus du parti de libération prolétarienne (PLP) s'interrogeaient sur le projet du MST, qu'ils considéraient prisonnier de la logique des organismes étatiques de la réforme agraire et d'un projet illusoire d'humanisation des relations de production. Les interrogations se précisent lorsque, en 1995, le MST déclare ouvertement que les occupants ont pour " devoir de produire ".

[Finalement, le 13 septembre 1996, sans avoir l'appui du MST, deux dizaines de membres du MLC se décident à occuper une propriété. Cette propriété - qu'on pensait fertile - se trouvant hors de la zone d'intervention de la réforme agraire officielle. La réaction du latifundiaire et de l'État furent violentes mais, devant la résistance des occupants, les terres furent finalement considérées " zone de conflit ". En échange, l'État a imposé que quelques centaines de familles sans terre (et sans aucune expérience de lutte) rejoignent les militants du MLC. C'est ainsi qui commence, en décembre 1996, l'occupation Mandu Ladino (du nom d'un du chef d'une insurrection indigène au XVIII siècle). Un an plus tard, la sécheresse crée une situation de désespoir, entraînant l'intervention des techniciens agricoles de l'État, qui imposent des règles de production, submergeant les plus actifs avec des tâches administratives et diluant toute discussion politique. Pensant pouvoir réactiver le mouvement social, les militants du MLC forment alors une autre organisation, la Ligue des travailleurs (LT), constituée en majorité par des travailleurs ruraux ainsi que par des travailleurs urbains de Fortaleza. Les membres de la ligue ne comprenaient pas le piège où ils s'étaient enfermés : le MST était l'organisation la mieux apte à gérer ce genre de situation. Malgré toutes les critiques faites par le MLC et ensuite par la Ligue, le MST prendra le contrôle du processus. On a, tout de même, réussi à ce que les assemblées de l'occupation refusent le versement d'une partie de la production au MST et n'adoptent pas les drapeaux et les signes distinctifs du MST. Pour le reste, la logique productiviste s'est imposée et des équipes de productions furent même mises en compétition. Au sein même du Collectif, les membres les plus contestataires furent marginalisés, accusés de feignantise, de ne vouloir faire que de la politique, de ne pas être des " vrais agriculteurs ", etc.... Ils finiront par quitter l'occupation.]

L'occupation Mandu Ladino a représenté un pas en avant par rapport à celles du MST, dans la mesure où le centralisme et la bureaucratie y furent dépassées. Généralement les occupants sont presque toujours commandés par des chefs où par une élite administrative, qui ne participent même pas au travail productif. Dans l'occupation Mandu Ladino, l'esprit et le travail collectif réalisé par des commissions mixtes s'est imposé. Et l'occupation a même fini par être présentée comme un modèle. Au Cearà ce fut même la seule occupation où l'expérience d'un bar communautaire ne s'est pas terminé en faillite. Cet esprit collectiviste se démarque de l'individualisme qui prédomine en presque toutes les occupations. Par exemple, dans la première occupation du MST, datant de 1989, à Fazenda Reunidas de S. Joaquim, le travail collectif et le coopératisme furent remplacés par le partage de la terre en petites propriétés. La réalité différente vécue dans l'occupation Mandu Ladino fut aussi le résultat d'une culture politique accumulée par le mouvement de la ligue paysanne (MLC). Ce groupe a toujours cherché à promouvoir le collectivisme par des formes horizontales d'organisation. Mais l'expérience va montrer que cette critique de la politique et des conceptions du monde du MST était insuffisante, ne parvenait pas à dévoiler l'essentiel : la soumission de toutes les formes d'organisation de la production dans les occupations à la logique du marché et à l'État. Soumission tellement importante que même les formes les plus démocratiques et collectives dans les occupations finissaient par cautionner le mot d'ordre du MST, PRODUIRE !

3.2. La critique du capitalisme d'État
Le MST voit son action comme faisant partie de la lutte pour l'étatisation des moyens de production ; sa conception du socialisme est la même qui caractérisa les pays capitalistes d'État de l'Est européen, Cuba, la Chine, etc. ; aujourd'hui totalement intégrés dans le nouvel ordre capitaliste mondial. Le MST et ses alliés proposent l'instauration d'un nouvel État de type " populaire ". La lutte pour une reforme agraire utilisant les appuis de l'État national ne constitue que l'étape présnte de leur stratégie. Soumis à la pression des mobilisations de masse (occupations, marches, etc.) organisées par le MST, l'État doit être forcé à soutenir les occupations. Le MST défend aussi l'idée que l'instauration d'un État démocratico-populaire - via la victoire électorale d'un gouvernement de gauche - accélérerait l'étape réformiste de la réforme agraire, ouvrant sur une nouvelle étape révolutionnaire, conçue cette fois-ci comme lutte (armée si nécessaire) pour l'étatisation des moyens de production.
Pour notre collectif tout cela n'a rien à voir avec le socialisme. Sous la façade trompeuse d'une montée de la lutte révolutionnaire, cet attachement à la voie autoritaire contribue au développement de la barbarie dans les campagnes. Les situations que nous avons pu constater dans l'occupation Mandu Ladino sont exemplaires d'une réalité qui est commune aux occupations :

  • 1) Les femmes sont obligées de travailler de la même façon que les hommes, quelles que soient les tâches. Du coup, le machisme se trouve seulement modifié dans ses formes, la surexploitation de la femme étant maintenue par ses multiples journées de travail, les hommes refusant de réaliser les tâches domestiques.
  • 2) Tous, sans exception, sont obligés de travailler dans des conditions très dures et inhumaines. Les occupants sont privés des moindres moyens techniques, s'épuisent au travail, avec des outils archaïques, sous un soleil de plomb, sans avoir les moyens de reconstituer leurs énergies, faisant des journées de 10 et 16 heures (parfois travaillant aussi le dimanche et les jours fériés !). Exemplaire fut le témoignage d'une camarade du Collectif, décrivant comment elle eut sa peau brûlée par le travail, forcée de creuser un puits avec une pelle et une bêche afin que ses enfants ne meurent pas de soif. Cela en se soumettant aux consignes des techniciens de l'État.
  • 3) Dans les occupations, la logique productiviste entraîne la destruction de la nature au profit de la production, la commercialisation et la consommation de marchandises. Dans la région de Pentecoste, pour prendre un seul exemple, le procès de désertification avance à grands pas, et rien n'est fait dans les occupations pour le combattre. On continue à faire des " queimadas " (brûlis) ; on détruit la faune sauvage et la nature, par l'usage de poisons et de pesticides dans les cultures.
  • 4) La faim et la soif, les maladies du moyen âge, la marginalité de la jeunesse, enfin, toutes les tares du capitalisme sont présentes dans les occupations ; on peut même dire que celles-ci sont devenues des bidonvilles ruraux, véritables poches de misère.
  • 5) La politicaillerie domine la vie des occupations : disputes pour les places à responsabilité, jeu d'influence des politiciens professionnels, etc.. La réaction d'apolitisme ainsi provoquée favorise le clientélisme électoral. Au contraire de ce que prétend le MST, les occupations sont loin d'être " les tranchées de la lutte révolutionnaire.

[L'expérience montre que ce ne sont pas seulement les mauvaises conditions et la mauvaise fertilité des sols qui expliquent ces situations désastreuses. Dans des occupations réalisées sur des terres fertiles on trouve, " la même faim et misère, les mêmes maladies, la même soumission à l'État, les mêmes illusions. ". De 1997 à 1998, enrichis de cette expérience, les quelques militants critiques participent à diverses actions directes et mobilisations de paysans sans terre dans la région de Fortaleza : des manifestations de rue et des occupations d'édifices publics (par exemple, le siège local de l'Institut de la réforme agraire), afin de protester contre l'immobilisme de l'État face à la sécheresse et aux promesses non-respectées.]



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