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note :
3 Alcool de sucre, boisson nationale brésilienne.
4 L'" Assentamento " est la collectivité des paysans qui occupent les terres ; le " Campamento " est le campement de paysans qui se préparent à occuper les terres.
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La situation réelle de la paysannerie brésilienne :
l'exemple d'une occupation de terres en 1997
3.1 Se dégager du MST
[Le 24 avril 1997, les membres du Collectif s'engagent dans une nouvelle occupation. Environ 40 familles de Acarape occupent la ferme du Boqueirao, une action menée ensemble par le Mouvement de la ligue paysanne (MLC) et le STR (Syndicat des travailleurs ruraux) . Après une longue lutte, la propriété est expropriée par l'État à ses propriétaires et transformée en occupation (assentamento), assistée par l'Institut de la réforme agraire, intégrée dans le programme national de la réforme agraire. Comme d'autres dans l'État du Ceara, cette occupation se plaçait au départ en dehors du contrôle hégémonique du MST. Peu après des divergences se sont accentuées parmi les occupants et avec les bureaucrates du STR.]
Acarape est une ville située à 49 Km de Fortaleza, dans la vallée du Acarape, au pied du massif de Baturité. La ville est connue comme la ville de la " cachaça " 3 Les plantations, qui ravitaillent en canne de sucre les usines de fabrication de l'alcool situées dans la ville, sont une des bases de l'économie locale. Ce secteur traverse aujourd'hui une forte crise. Il y a quelques années, l'entreprise sud-coréenne Yamacon a ouvert sur place des usines de chaussures, profitant de l'existence d'une main d'œuvre très bon marché et misérable, sans aucune expérience de lutte syndicale. Aux ouvriers et salariés agricoles saisonniers s'ajoute la masse des paysans ruinés et des travailleurs sans-terre. Ce prolétariat est soumis à un chômage structurel, à la précarisation et à une grand rotation de la main d'œuvre. Comme la grande majorité des paysans brésiliens, le paysan de Acarape n'est plus un paysan au sens classique du mot.
1) C'est le marché, le grand capital, qui détermine quoi, quand et pour qui produire, allant jusqu'à fournir les semonces nécessaires aux cultures. Même le petit propriétaire qui possède légalement la terre et les outils de travail est forcé de se plier aux monopoles. Le travailleur rural de Acarape - lorsqu'il réussit à produire au prix d'efforts énormes et de la façon la plus archaïque possible (agriculture de subsistance) - finit par vendre sa production dans le but d'obtenir de l'argent pour acheter le riz, les haricots, le maïs, etc., denrées produites industriellement dans les grandes unités du marché global.
2) Ce paysan est un prolétaire, toujours à la recherche d'emploi, dans les campagnes ou en ville, à la merci de la loi de l'offre et la demande. Il est commun de voir, dans les périodes entre les moissons, beaucoup de travailleurs de Acarape travaillant dans le bâtiment de la zone urbaine de Fortaleza. Il est frappant de constater que ces paysans ont assimilé beaucoup des aspects d'une culture urbaine de masse, telles les habitudes de consommation, bien sûr toujours limitées par leurs conditions absolument misérables d'existence.
3) Les valeurs traditionnelles de la paysannerie sont détruites et sa dignité spoliée par le capital. Y compris dans les lieux les plus reculés, les médias imposent la dictature des images déformantes. La jeunesse est la principale victime de cette violence. Spectatrice des merveilles du marché global tout en croupissant dans la misère absolue, elle finit par trouver refuge dans la drogue et la prostitution. Elle est forcée de se soumettre à des relations de travail semi-esclavagistes, vendant sa force de travail pour quelques sous ou en échange de nourriture.
La présence massive de l'alcoolisme est un trait commun à la région d'Acarape, autres régions du Nordeste brésilien et le Chiapas avant l'apparition du EZLN. Un pourcentage significatif de la population exploitée (jeunes, adultes, vieux) d'Acarape est alcoolique. Ceci a des conséquences sur les formes d'exploitation. Jeunes, hommes et femmes, qui travaillent dans les usines de " cachaça ", ou qui vivent à proximité, sont fortement incités à boire. Dans les usines, par exemple, les travailleurs ont droit à une quantité gratuite de boisson. Les capitalistes, de façon scientifiquement planifiée, garantissent la paix sociale au prix d'une décadence physique et psychique, de l'autodestruction de la dignité et respect des familles prolétaires.
[À Acarape, l'Église catholique ne suit pas la ligne de la Théologie de la libération. C'est à peine si elle appuie des projets syndicalistes. Peu à peu, elle perd du terrain face aux sectes évangéliques réactionnaires. Le STR (Syndicat des travailleurs ruraux), est ici affilié à la CUT. Dans cette région, le STR n'est pas seulement une force réformiste. Dirigé par un caïd autoritaire et populiste son action prend une connotation nettement fasciste.]
Le " assentamento " 4 regroupe 2O familles occupantes et 12 familles " agrégées ". Ces dernières sont parrainées par les familles occupantes dont elles sont totalement dépendantes. Les familles " agrégées " vivent dans les terrains attribués par l'Institut de la réforme agraire à leurs " parrains " occupants, elles ont moins de droits et plus de devoirs que ceux-ci. Pour en avoir une idée, il suffit de préciser que les familles " agrégées " n'ont pas le droit au vote dans les assemblées et ne bénéficient directement pas des crédits des projets d'État. En pratique, elles se transforment en serfs des familles occupantes, leurs " parrains ", qui sont elles reconnues officiellement.
Le mythe d'un MST révolutionnaire, empêche de voir ce qui se passe réellement à l'intérieur des " assentamentos " et des " campamentos ". Y compris chez les libertaires, on propage l'idée " romantique " selon laquelle tous les travailleurs sont unis et décidés à lutter contre la bourgeoisie et le capital ; que le MST et autres mouvements dans les campagnes ont une pratique révolutionnaire. Ce que nous décrivons ici à propos du " assentamento " de Boqueirao montre combien que cette version est néfaste à la lutte révolutionnaire. La vie réelle est bien différente.
Aujourd'hui, le " assentamento " Boqueirao est divisé en deux groupes politiquement opposés : le groupe dit " autonome ", minoritaire, et le groupe lié à la CUT, majoritaire. Entre les deux, les différences sont très marquées. Le premier a une position anticapitaliste, considère la Réforme agraire comme une politique bourgeoise intégrée dans le marché et choisi le chemin des initiatives productives et des mobilisations indépendantes hors de l'appareil d'État. Le groupe lié à la CUT, au contraire, cherche l'insertion dans l'économie de marché, voit la Réforme agraire comme une solution. Il se conforme au monde bourgeois des propriétaires privés, du productivisme et de la production de valeurs d'échange. Ses membres se soumettent totalement aux règles établies par l'Institut de la réforme agraire, ses conseillers et autres entités officielles. Aujourd'hui, les deux groupes du " assentamento " ne se réunissent même plus en assemblée. De part et d'autre on se bat désormais dans le seul but de légaliser la séparation existante dans l'occupation.
Comme dans les autres terres occupées, à Boqueirao la production est soumise aux lois du marché et à la logique productiviste du capitalisme. Dans le Sertao, cette soumission s'accompagne de la préservation d'un archaïsme : la monoculture de légumes traditionnels (haricots, maïs, fève), laquelle implique le recours aux " queimadas " (brûlis). Le résultat est la dégradation de la nature et, à terme, l'accroissement de la misère pour toute l'humanité, par l'épuisement des ressources naturelles, la destruction de la fertilité de la terre.
[Le paysan a ainsi l'illusion qu'il peut produire un petit nombre de marchandises lui assurant la satisfaction ses besoins fondamentaux et un niveau " digne " de consommation. C'est un cycle vicieux. Faim et pénurie d'un côté, attachement idéologique à la propriété privée et au système, de l'autre côté. À l'intérieur du " assentamento " on reproduit les attitudes hiérarchiques, de soumission aux chefs. Ceux que des membres du Collectif appellent : " les nouveaux patrons du travailleur rural qui occupe des terres dans les zones de la réforme agraire ". La possession même de la terre occupée est un leurre.]
Lors de l'expropriation, l'État paye au propriétaire un prix surévalué, basé sur les plus-values qui avaient souvent été financées par le même État. Il annule aussi toutes les dettes du propriétaire. L'ancien propriétaire reçoit des TDA (Titres de la Dette Agraire), lesquels peuvent être renégociés ou convertis en actions dans les bourses de valeurs ou même en argent comptant. De leur côté, les occupants reçoivent la terre avec des crédits d'alimentation, développement et habitation, mais ils ne reçoivent les investissements qu'après 2 ou 3 ans de présence sur les terres. Les financements annuels sont destinées à " garantir " la production et sont distribuées par l'intermédiaire d'une institution officielle L'État, soutien seulement la production individuelle (de famille), alors qu'auparavant, il soutenait aussi la production collective. Une date limite est donnée aux " assentados ", date à partir de laquelle ils doivent rembourser à l'État la somme versée à l'ancien propriétaire. C'est avant tout dans le but d'accomplir ce " devoir " que les " assentados " se plient aux obligations imposées par l'État. Ceci montre bien comment la lutte pour la terre est utilisée pour dévier l'attention des travailleurs ruraux des véritables causes de leurs problèmes.
À Boqueirao, comme dans tous les autres " assentamentos ", le travail social est soumis à l'aliénation capitaliste. Privés de technologie pouvant rendre le processus productif plus humain et moins pénible, le producteur se tue à la tâche pour produire très peu et finit par détruire l'écosystème, tout en se conformant aux exigences de l'État. Les multinationales ont trouvé une excellente façon de reprendre le contrôle sur le travailleur rural en lutte. Pas besoin de le menacer. Même affamé et misérable, il suffit de renforcer chez lui le sentiment de propriété et d'" utilité sociale " dans la société productrice de marchandises. Rien de tel qu'une réforme agraire dans des terres de mauvaise qualité, épuisées. Occupé presque tout son temps avec un travail social inutile, rendu esclave pour assurer sa survie, voilà le but étroit de l'existence du travailleur rural. Et c'est ainsi que la lutte pour la terre devient une fin en soi et que le travailleur se soumet à sa lourde tâche quotidienne, alors que la grande propriété capitaliste reste épargnée. Le MST et consorts connaissent la chanson : ils sont les meilleurs administrateurs de la réforme agraire, un processus étatique et marginal qui ne menace en rien le capitalisme.
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